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L’artifice désigne simultanément une « technique », un « métier » et une « adresse ». Il est un composé d’art et de faire. L’artifice conjugue « habileté », « talent » et « ruse » du côté de l’art ; « métier », « technique » et « moyen, méthode » du côté du faire.

Entre la technique et l’habileté, l’artifice est avant tout un entre-deux, une manière chaque fois singulière de répondre à des problèmes rencontrés. Il est invention de procédés et d’usages qui contraignent le groupe à la fois à modifier certaines habitudes et à s’ouvrir à de nouvelles potentialités. Son terrain de prédilection se situe entre ce que nous sommes ou ce que nous ne sommes déjà plus et ce que nous sommes en train de devenir. Entre la part d’histoire et la part d’actuel, dirait Deleuze. L’artifice s’immisce là. Il tente de faire fuir les agencements qui, dans une situation donnée, bloquent, enferment les capacités d’agir. Si sa première question semble être « comment détraquer les segments durs qui strient le corps d’un groupe (routine, bureaucratie, pouvoir, fixité des rôles et du langage…) ? », ce n’est qu’en fonction d’une autre interrogation, plus exigeante et plus importante à la fois : « comment construire et affirmer de nouveaux modes ­d’exis­tence collective ? »

Prolongeons, dans un premier temps, cette façon de voir l’artifice autour de cinq aspects et ensuite explorons trois « pentes », trois dangers qui le guettent.

Les artifices participent à une culture . La richesse d’une culture se joue en partie dans sa capacité à manipuler des arts de faire, que cela soit sous une forme esthétique, technique ou intellectuelle. La création d’une culture singulière consiste, sur un versant au moins, à se protéger et à tenter de se ­­guérir des poisons injectés par le système-monde capitaliste. La fabrication d’artifices oblige à prendre en compte ce problème et donc le caractère non-naturel de nos communautés, à considérer qu’à des degrés divers, nous sommes toutes et tous malades de vivre dans une situation imbibée par le capitalisme. Et ses poisons circulent d’autant plus facilement dans nos corps lorsque nous nous imaginons extérieurs à ce système et que nos modes de « faire groupe » se conjuguent à une idée de spontanéité, d’authenticité, de « bonne volonté ». Ce qui est « naturel », « spontané », dans la situation où nous vivons, c’est la destruction du commun et la production d’un individu libre et sans attache. Et ceci n’est pas une question abstraite : on n’est pas groupe, on le devient. Décider de « faire groupe » implique donc d’en fabriquer la possibilité.

L’artifice se conçoit à travers la contraction de nouvelles habitudes ou coutumes . D’une part, il est ce qui intervient sur le cycle périodique des habitudes prises. Nous parlons de celles qui, à force de se répéter, usent et fatiguent le corps et qui ont cette force particulière de « coller à la peau », de relancer, malgré tout, « la machine », de préserver l’état de la situation. D’autre part, l’artifice est ce qui contraint à modifier l’agencement fatigue/préservation de l’identique par la contraction d’une nouvelle habitude. Comme dit Bergson : « Avoir des habitudes est naturel, mais les habitudes que nous contractons ne sont pas naturelles. »

L’artifice ne produit pas un objet auquel croire mais un objet qui fait croire en ce qu’il libère de nouvelles possibilités . On ne peut pas savoir à l’avance si l’artifice choisi ou créé va produire quelque chose. On entre dans une zone d’indétermination. Il s’agit de croire en sa force pour voir, d’un côté, si celle-ci ouvre de nouveaux agencements et, d’un autre côté si, à l’usage, ceux-ci nous conviennent. La question n’est donc pas de croire en l’artifice en tant que tel, si c’est une idée théorique vraie ou juste, mais si, pratiquement, « il fait naître des possibilités pour notre action future » [1].

[1] D.Lapoujade « W. James, Empirisme et pragmatisme », éd. PUF, Paris, 1997,p.101.

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