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Artifices anti-hiér­archiques à l’usage des groupes

 
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Publié dans Vacarme n°43 (printemps 2008), par Elena Jordan & David Vercauteren.

Voir en ligne: vacarme.org

 faire culture

Ces groupes — on pourrait les dire post-léninistes — se heurtent en effet à trois séries de difficultés. La première ne leur est pas propre. Dès qu’un collectif, quel qu’il soit, est amené à instaurer une division du travail, que celle-ci épouse les compétences de chacun en interne (antérieures ou acquises) ou soit dictée par des impératifs externes (désigner des responsables officiels en cas de négociation, de subvention, ou de procès), la probabilité s’accroît d’une différenciation verticale des positions. L’histoire de la clinique de La Borde en fournit la preuve a contrario : il lui a fallu cinq ans et un travail réflexif acharné, de 1953 à 1958, pour se défaire d’une partition tenace entre soins, animation et entretien, et des hiérarchies — salariale, statutaire, symbolique — qu’elle créait [2].

La deuxième série de difficultés leur est spécifique. Jo Freeman, féministe américaine, a formulé très tôt le danger propre qui pèse sur des groupes rétifs à formaliser leur « charpente ». À refuser de rendre explicites les rôles et les normes qui structurent de fait leur fonctionnement collectif, ils risquent de laisser libre cours à des formes de pouvoir littéralement incontestables, puisque sans mandat : « Quand les élites informelles se conjuguent avec le mythe de l’absence de structures (où l’on fait comme si aucune structure de fait n’existait), il est impensable de mettre des bâtons dans les rouages du pouvoir ; celui-ci devient arbitraire » [3] .

La troisième est l’envers des deux précédentes. Quand bien même ces groupes parviennent à vaincre la tentation hiérarchique, il leur est souvent difficile d’échapper à l’angoisse sourde de sa résurrection possible, aux sombres affects qu’elle charrie, aux pratiques qui en découlent : soupçon, ressentiment, hantise de la tête qui dépasse, procès en narcissisme ou en arrivisme, pulsions de décapitation.

Loin de nous la volonté de donner des leçons. C’est depuis ce genre de groupes que nous posons le problème, pas en surplomb, et nous savons d’expérience qu’il existe en leur sein suffisamment d’intelligence collective pour l’affronter. Encore faut-il que celle-ci parvienne à s’énoncer, et à se transmettre. Il se pourrait fort en effet que les difficultés récurrentes rencontrées par nos collectifs face à la question du pouvoir soient, non pas le résultat de cette triste « loi d’airain de l’oligarchie » qu’un regard savant aurait mise au jour et qu’il n’y aurait plus qu’à admettre comme un mal nécessaire [4], mais la conséquence de notre incapacité (provisoire, espérons-le) à transformer ces difficultés en culture.

On raconte que jadis, dans les groupes dits traditionnels, existait un personnage dont c’était la fonction. Ici il se faisait appeler « l’ancêtre » ; là bas, « celui qui se souvient » ; plus loin encore, « l’appeleur de mémoire ». Souvent installé à la périphérie du groupe, il contait inlassablement de petites et de grandes histoires. Elles relataient tantôt les pièges dans lesquels le groupe s’était laissé prendre, comme bien d’autres avant lui et autour de lui, tantôt des réussites et des inventions qui avaient permis d’accroître les forces collectives. Nul ne sait si de tels personnages ont jamais existé. Peu importe. Cette fiction nous invite à une question vitale : qu’est-ce qui a bien pu se passer pour que, dans nos collectifs, les savoirs qui auraient pu constituer une culture des précédents soient aussi peu disponibles, notamment face à la question du pouvoir ? Et que se passerait-il si une attention leur était désormais portée ? À coup sûr, le vent nous soufflerait dans les plumes : on se sentirait précédé, inscrit dans une histoire qui nous rendrait plus forts. Se constituerait peu à peu quelque chose comme une écologie des pratiques collectives, non plus focalisée sur la macropolitique des groupes (les objectifs à atteindre, les programmes à tracer, les agendas à remplir), mais sur leur micropolitique : leurs fatigues et leur « pêche », une ambiance pourrie ou rigolarde, le ton et les mots que nous utilisons, nos attitudes corporelles, le temps que nous nous donnons — et nos relations de pouvoir.

[2] Voir Recherches, « Histoire de La Borde, dix ans de psychothérapie institutionnelle », 1976.

[3] Jo Freeman, La tyrannie de l’absence de structure, 1970, http://www.infokiosque.net.

[4] Roberto Michels, Les Partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, 1911.

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