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Artifices anti-hiér­archiques à l’usage des groupes

 
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Publié dans Vacarme n°43 (printemps 2008), par Elena Jordan & David Vercauteren.

Voir en ligne: vacarme.org

 démultiplier les différences

On ne saurait pourtant en rester à un inventaire des boulettes. Ces quatre erreurs nous aident certes, en creux, à identifier ce qu’elles bloquent : une intelligence commune des processus de différenciation. Reste que l’effort réflexif a toutes les chances de rester vain, même centré sur le bon objet, s’il reste purement compréhensif : nous ne croyons que très modérément aux vertus magiques de la prise de conscience. Nous croyons beaucoup, en revanche, à l’invention d’artifices, c’est-à-dire à la création de procédés et d’usages qui amènent le groupe à modifier certaines de ses habitudes et à s’ouvrir à de nouvelles potentialités.

Nous n’avons évidemment pas la recette qui permettrait de régler le problème du pouvoir dans les groupes soucieux d’égalité : chacun d’entre eux doit concocter la sienne. Mais nous pouvons mettre au pot commun l’un des artifices qui nous semble le plus prometteur : l’invention de rôles. L’idée a quelque chose d’homéopathique : puisque le problème du pouvoir, dans un groupe, est une pathologie de la différenciation, c’est par la différenciation qu’il doit être traité ; plutôt que s’épuiser à guetter la différenciation (verticale), faisons proliférer les différenciations (horizontales).

Une première série d’artifices consiste à identifier les rôles implicites que remplissent spontanément les membres du groupe (le « râleur », la « star », le « timide », etc.), en cherchant à les pousser — avec douceur bien sûr — hors de leur « nature ». Par exemple, que proposer à la « star », celui qui croit toujours que les réunions n’ont jamais vraiment commencé avant son arrivée, et prend la parole, littéralement ? De quelle fonction peut-il s’emparer, qui l’aide à mettre ses talents connus ou d’autres insoupçonnés au service de l’énergie collective ? Pour identifier ces rôles implicites, on pourra s’aider d’outils qui permettent de les visualiser. Par exemple en traçant un cercle sur une feuille et en demandant à chacun de s’y placer, ou en commençant les réunions par un « point météo » : quel temps fait-il sur mes émotions aujourd’hui, vers quelle pente vais-je être tenté/e de me laisser glisser, comment m’aider à trouver une énergie active et créatrice, à partir de quelle fonction ?

Un second artifice consiste à faire preuve d’imagination quant aux rôles formels qui structurent l’organisation. À cet égard, au-delà d’une attention accrue aux rôles qui nous sont déjà culturellement familiers (« facilitateur », « secrétaire », « coordinatrice », etc.), un détour par l’étonnant bestiaire de Starhawk, figure américaine de l’éco-féminisme et sorcière revendiquée, nous ferait le plus grand bien. Serais-je dragon (veillant aux ressources du groupe, à ses frontières et donnant voix à ses limites), serpent (cultivant une attention particulière à la manière dont les gens se sentent, aux murmures, aux silences, aux conflits naissants), corbeau (gardant en ligne de mire les objectifs du groupe, suggérant de nouvelles directions, dressant des plans, fût-ce sur la comète), araignée (veillant à ce que la communication et les interactions internes soit multilatérales), ou grâce (prêtant attention à l’énergie du groupe, pour la renforcer au moment où elle faiblit, l’orienter quand elle est forte) [8] ?

Troisième série d’artifices, jouer des incongruités entre rôles explicites et implicites, afin qu’ils s’ébranlent et s’enrichissent mutuellement. Par exemple : je suis ronchon, râleur et rentre-dedans, et me voilà amené à être « guetteur d’ambiance », donc à être attentif aux tensions qui habitent le groupe, au style des échanges et à leurs effets. Il s’agira néanmoins de faire preuve de tact et de persévérance : une personne « taiseuse » ou « timide » ne deviendra pas du jour au lendemain une facilitatrice aguerrie. Mais l’expérience débouche souvent sur une moquerie salutaire qui l’amène à rire d’elle-même, de ses peurs, et du rôle lui-même.

Aux groupes égalitaires et qui souhaitent le rester, nous pourrions donc proposer l’éthique suivante : non pas réduire à toute force la différenciation interne, dans la crainte que celle-ci ne devienne verticale, mais au contraire l’accroître tous azimuts, afin enrichir la palette des identités disponibles : c’est là sans doute la meilleure manière de ne pas rabattre les relations au sein du groupe sur une relation à deux termes — dominant, dominés. Ainsi, la construction de nos histoires collectives s’offrirait une chance de n’être plus le jouet des passions qui l’affectent, la subjuguent, et souvent l’attristent : elle jouerait de ces passions, qui en deviendraient joyeuses — y compris, oui, celle de se distinguer.

[8] Starhawk, Femmes, magie et politique, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003. Voir également son site : http://www.starhawk.org, et l’annexe de Micropolitiques des groupes (op. cit.), qui détaille ces cinq rôles.

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