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L’artifice est objet d’expérimentation . Il n’est pas donné une fois pour toute mais il s’essaie, se tord, se déplie, se jette selon les nécessités. Or, « faire une expérience » requiert une préparation qui implique de se demander quelles sont les conditions nécessaires dont nous allons avoir besoin. Il s’agit également de faire attention, de cultiver la mise aux aguets, ainsi qu’un territoire, un espace à construire qui sera à même d’accueillir l’expérience. D’un autre côté, celle-ci requiert un processus qu’il nous faudra questionner tout au long de son déroulement : que se passe-t-il ? quels sont les effets de cette mise en rapport de l’artifice avec le lieu, les personnes, le groupe… ? Ça fabrique, ça maintient, ça modifie quoi dans la situation ? Quelle est la nature des forces et des affects qui saisissent les relations et qui tissent l’expérience en train de se faire ?

L’artifice est une fabrique écologique . Il agit sur le milieu et le fait parler autant qu’il est « agi » et « parlé » par le milieu. Une relation se noue et c’est à travers elle qu’il s’agit de penser les effets. Cette relation inédite ouvre un savoir situé, balisé par des contingences particulières, toujours limité au milieu qui le produit. Un savoir non reproductible en soi, comme on l’entend au niveau des sciences, mais partageable comme une recette peut l’être. Par sa relation singulière à son milieu, l’artifice nous pose en somme la question suivante : qu’avons-nous appris collectivement de cette expérience ? Que pouvons-nous en dire qui puisse éventuellement être prolongé et testé dans d’autres pratiques ? « La création politique appelle une culture des recettes, inassimilables à des théories. Des recettes qui pourraient bien être ce qu’un groupe qui expérimente devrait se rendre capable de raconter, sur un mode pragmatique, intéressé tant par le succès que par les échecs, afin qu’elles catalysent les imaginations et fabriquent une expérience de “milieu” qui évite que chaque groupe ait à “tout réinventer.” [2] »

L’artifice se glisse, se tisse, se pense dans le mouvement et les intervalles de ces différents aspects. Il repeuple nos multiples mondes là où les hommes modernes se sont efforcés de vider le monde ou de l’intérioriser [3]. Une force, une de ses forces, se joue là.

Mais une force n’est jamais un état immuable, elle mute dans et par les relations, elle affecte autant qu’elle est affectée. Ses devenirs se conjuguent au pluriel. On en a entrevu l’un ou l’autre ci-dessus. Il nous faut maintenant considérer d’autres devenirs possibles, qui s’actualisent là où la force de l’artifice devient séparée de ce qu’elle peut et se retourne contre soi, là où l’artifice épouse alors trois dangers potentiels : le formalisme, le moralisme et ce que nous nommerons le méthodisme.

[2] P.Pignarre –I.Stengers “ La sorcellerie capitaliste ”, éd. « La Découverte », Paris, p.178

[3] Bruno Latour, “ Petite réflexion sur le culte moderne des dieux fétiches ”, éd. « Les empêcheurs de penser en rond », Paris,1996

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