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Tomber amoureux de la forme , de ce qu’elle représente, la respecter de façon scrupuleuse en toute circonstance et en plus emmerder les autres à la suivre d’une manière consciencieuse, ne plus voir les contenus qu’elle libère, ni les effets qu’elle produit : tel est le premier danger de l’artifice. Une version soft du formalisme s’exprime également lorsque l’on applique des formes (par exemple : animateur de réunion, évaluation annuelle…) sans se souvenir des raisons pour lesquelles on les a créées ou choisies, ou sans se sentir obligé de penser les effets qu’elles génèrent. Les artifices deviennent alors autant d’habitudes routinières non questionnées.

Le passage entre le formalisme et le moralisme peut être assez rapide. L’artifice, devenu une pure forme coupée de ses capacités, se voit doté d’un prestige qu’il faut respecter. Il se fixe et passe au statut d’objet à représenter et à reconnaître. Sa nouvelle scène devient le théâtre du déjà vu et du déjà connu qui, ne brusquant plus rien, s’attribuent les valeurs en cours dans la société ou dans le milieu. Autrement dit, l’artifice est placé au rang des moyens s’ordonnant aux valeurs affichées par le groupe. Par exemple, dans le cas des tours de table ou dans le cas de cette procédure qui enjoint que l’on s’inscrive sur une liste d’attente pour pouvoir parler « chacune à son tour ». Si ces artifices deviennent un mode de régulation de la parole qui s’exerce par principe, « au nom du droit de chacun à pouvoir (librement) s’exprimer et du devoir de chacun à respecter la (libre) parole de l’autre », il y a de fortes chances qu’il y ait plus de paroles que de pensée collective.

Le « méthodisme » constitue le troisième danger  : c’est-à-dire la prescription obligée des étapes à prendre et à appliquer pour réussir quelque chose. Tout ici est (et se résume à) une affaire de méthode : si on rate, c’est qu’on n’a pas choisi la bonne, il nous faut simplement en trouver une nouvelle qui nous « sauvera ». Dans ce schéma, l’artifice devient un mode de conduite choisi et mis en œuvre non pas pour ce qu’il produit ou permet d’expérimenter, mais en tant qu’il impose la soumission à un ordonnancement préalablement et abstraitement fixé. La rigidité de cette manière de faire corsette l’imagination et impose une logique de pensée : tout doit être rationalisé. Tout ce qui échappe à ce mode (les affects, les idées qui sortent du cadre…) doit soit être réintégré dans la logique, soit être expulsé. L’artifice ici se conjugue avec une violence « douce », démocratiquement consentie. Les managers et autres responsables des ressources humaines ne s’en privent pas, ainsi d’ailleurs qu’une partie du monde ­associatif.

Expérimenter des composantes de passage, se donner des repères et des manières de faire collectif, cela exprime la volonté d’exercer ses gestes et sa pensée à de nouvelles façons de vivre et de sentir. La prétention des artifices se situe là, non pas pour eux-mêmes, mais dans le mouvement qu’ils nous contraignent d’épouser, dans ce qu’ils nous obligent à produire comme décalages, dans ce qu’ils nous forcent à chercher. Certains Grecs anciens, disait Deleuze, « savaient que la pensée ne pense pas à partir d’une bonne volonté, mais en vertu de forces qui s’exercent sur elle pour la contraindre à penser. […] Nous ne penserons pas tant qu’on ne nous forcera pas à aller là où sont des vérités qui donnent à penser, là où s’exercent les forces qui font de la pensée quelque chose d’actif et d’affirmatif. Non pas une méthode, mais une ­­­paideia, une formation, une culture. [4] »

> > Pour prolonger cette question du point de vue du contexte dans lequel elle s’inscrit, lire Micro-politiques et Souci de soi ; sous son aspect plus technique, voir Réunion et Rôles

[4] G. Deleuze, “ Nietzsche et la philosophie ”, éd. PUF, Paris, 2003, p. 124-126

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