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 La Borde

Creusons la question de l’articulation entre la charpente et le mouvement qui l’anime en allant puiser dans une expérience contemporaine, celle de l’hôpital de La Borde [3]. Installée dans le Loir-et-Cher, cette clinique psychiatrique s’inscrivait dans l’élan d’après-guerre qui voulait révolutionner les manières dont était traitée et soignée la maladie mentale. Les grands axes de la psychothérapie institutionnelle [4] y sont présents dès l’ouverture : la perméabilité des espaces, la liberté de circuler, la critique des rôles et des qualifications professionnelles, la nécessité d’un club thérapeutique des malades… L’organisation interne de la clinique se veut donc en rupture avec la tradition hospitalière. Le texte qui régit les grandes lignes du projet, appelé par boutade la « Constitution de l’an I », indique cette volonté de changement. Il commence comme suit : « La Borde sera une expérience de collectivité thérapeutique, ce qui nécessite un remaniement complet :

  • des structures existant dans les organismes traditionnels ;
  • des idées que chacun de ses membres peut avoir sur ses fonctions ».

1. Une histoire transversale

La volonté fixée en 1953 semble clairement tracer les perspectives selon lesquelles il s’agirait de penser la charpente du projet : décloisonner les fonctions et les tâches, lutter contre les formes de spécialisation, favoriser, tant au niveau de l’organisation du travail qu’au niveau des patients, une circulation, une fluidité dans les différents secteurs, en considérant que la maladie mentale est autant un problème pour les patients que pour l’ensemble des travailleurs. Or, dès la naissance de La Borde, l’organisation du personnel est divisée en trois secteurs [5] : les soins, l’animation et l’entretien.

De 1953 à 1957, une légère modification va s’opérer : « Les moniteurs se sont initiés aux techniques de soins, comme les infirmiers se sont initiés aux techniques d’animation. […] La division moniteur-infirmier s’abolit au profit d’une seule appellation : moniteur. Mais derrière cette égalisation, d’autres territoires subsistent. On n’est plus dans des formes pures de spécialisations, mais dans des dominantes : « Marc, par exemple, fait essentiellement des ateliers de dessin et participe de temps à autre à des tâches médicales. » Le personnel de service [6], quant à lui, s’occupe depuis cinq ans de la même chose : cuisine, ménage, service de table, jardinage, menus entretiens…

Jusqu’en 1957 subsiste une barrière, autant subjective (« telle infirmière me prend de haut ») que matérielle. Des ouvertures se créent néanmoins au fil des rencontres ou des occasions : « Au jardinier, on a proposé d’accueillir des malades pour manier la binette et faire la cueillette. […] D’autres types d’ouverture se pratiquent accidentellement, par hasard, telles les « promotions » internes qui ont fait accéder la lingère aux ateliers d’animation en 1955, ou une fille du service de table aux soins, en 1954. »

[3] Toutes les citations qui suivent sont reprises de la revue Recherches, “ Histoire de La Borde, dix Ans de Psychothérapie institutionnelle ”, Paris, 1976. Cette étude a été réalisée par cinq membres du Cerfi, “ Centre de Recherche et de Formation institutionnelles ”. Elle couvre les dix premières années, de 1953 à 1963.

[4] Voir par exemple le livre “ Pratique de l’Institutionnel et Politique ” de J.Oury, F.Guattari, F. Tosquelles, éd. Matrice, Paris, 1985

[5] Il nous faut ajouter un quatrième secteur, celui de l’administration. Mais pour la clarté du texte, nous l’avons mis entre parenthèses.

[6] En ’57, douze personnes travaillent dans ce secteur, soit 30% du personnel salarié de la clinique. Quatre différences objectives les distinguent des autres : ce sont des gens du pays, elles n’ont pas de formation de type “ psychiatrique ”, elles n’habitent pas le domaine, elles sont moins bien payées.

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