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Au début des années quatre-vingts, René Lourau, sociologue français, publia un livre intitulé L’Auto-dissolution des avant-gardes [1]. Le bilan qu’il tirait des années soixante-dix était le suivant : à force de vouloir se pérenniser, les groupes engendrent des phénomènes de bureaucratisation qui annihilent leurs capacités créatrices. Face à ce constat, il propose que les collectifs inscrivent dans leurs agendas l’arrêt ou l’auto-dissolution. Histoire, selon lui, de relancer la création.

Quelques années avant, en 1970, F. Guattari tirait aussi à boulets rouges sur ces avant-gardes : « À quoi ça servirait, par exemple, de proposer aux masses un programme antiautoritaire contre les petit chefs et compagnie, si les militants eux-mêmes restent porteurs de virus bureaucratiques. » Les groupes « ont un travail analytique à mener sur eux-mêmes autant qu’un travail politique à mener à l’extérieur. Sinon, ils risquent toujours de sombrer dans cette folie des grandeurs qui fait que certains rêvent tout haut de reconstituer le « parti de Maurice Thorez » ou celui de Lénine, de Staline ou de Trotski […] ». Et il ajoute que le « critère d’un bon groupe est qu’il ne se rêve pas unique, immortel et signifiant […] mais se branche sur un dehors qui le confronte à ses possibilités de non-sens, de mort ou d’éclatement, en raison même de son ouverture aux autres groupes. [2] »

Cette idée de « l’arrêt », de « l’auto-dissolution » ou de la « finitude » peut donc avoir au moins deux effets pratiques. D’abord, ce parti pris nous allège du rapport moral à la question de l’éternité. Nous ne sommes plus obligés de porter sur nos épaules ce devoir, laïque ou pas, de nous maintenir au cœur de chacune de ces causes que nous avons un jour épousées ou au sein de ces groupes que nous avons rejoints, ni même, dans la foulée de ce mot d’ordre ouvriériste, de nous contraindre quel qu’en soit le prix à devoir « maintenir l’outil » que nous avons créé. Ensuite, cette ouverture à la possibilité de mettre fin à l’aventure collective offre l’opportunité d’aborder le projet et l’engagement de chacune à partir d’un point de vue inhabituel, ce qui peut susciter des paroles peu coutumières : « Mais moi, je trouve ici de quoi me réaliser. » « Pour ma part, arrêter me ferait peur, j’aurais peur de l’isolement. » « Je suis ambivalent : d’un côté, j’apprécie partager un certain nombre de choses avec vous, mais d’un autre, je sens un poids, une lourdeur. »

Placer la question de l’arrêt ou de la dissolution comme manière éventuelle de s’alléger la vie et de désaxer le point de vue, de sortir de l’évidence d’être ensemble, voilà quelques effets qui peuvent s’avérer intéressants. Mais cette conception de l’arrêt ou d’une fin à se donner nous laisse un goût de trop peu, une saveur trop linéaire. On a presque l’impression d’un jeu de dupe. Quoi qu’il arrive, l’avenir d’un groupe serait déjà écrit à son commencement : il irait vers une déchéance certaine. Que devient alors le processus avec ce genre d’idée ? Si, en tout état de cause collective, je connais déjà la fin, pourquoi commencer ?

[1] R.Lourau, “ L’auto-dissolution des avant-gardes ” , éd. “ Galilée ”, Paris, 1980

[2] F.Guattari, “ Psychanalyse et transversalité ”, éd. “ Maspéro ”, Paris, 1970, p.283-284

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