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Se perdre

Déambuler entre deux points peut donc consister à prendre des détours qui allègent le pas, même s’ils allongent le chemin, et qui nous amènent à penser et à donner un autre sens aux idées que nous véhiculons habituellement… Mais les détours tracent aussi d’autres lignes qu’il nous faut conjurer, celles qui servent au groupe à tourner sur lui-même, à répéter à n’en plus finir les mêmes positions et les mêmes propositions : l’un dit une chose, l’autre part ailleurs et le troisième, perdu, en rajoute une couche. On n’affronte plus rien, il n’y a d’ailleurs plus rien à affronter ; les détours remplissent le vide d’un chemin que l’on a oublié de prospecter et de raccorder à une expérience de vie.

Un rôle peut être inventé pour conjurer ou pour anticiper les différents phénomènes empoisonnants du détour même si le rôle peut être tenu, et il l’est généralement, par le facilitateur. On pourrait appeler ce rôle le « chien errant » ou le « nomade ». Il aurait pour fonction de rendre visibles les détours, de les indiquer et de les enrichir si cela s’avère utile.

Ce rôle peut être complété par cet autre artifice qui consiste à placer au centre de la table un objet remarquable. Chaque fois que quelqu’un intervient pour emmener le groupe dans un détour, il s’empare de cet objet et le garde ostensiblement en main ou le pose devant lui durant toute la durée du détour qu’il propose. Si quelqu’un rebondit sur son intervention tout en restant dans le détour, ou en embrayant vers un second détour, il prend l’objet à son tour. Cette pratique présente l’intérêt de permettre à tout le monde de situer en permanence si on est dans le point mis en débat, ou plutôt dans un détour. Celui qui exerce le rôle du « nomade » peut attirer l’attention du groupe sur le fait que l’objet est toujours en circulation, qu’il n’a pas encore réintégré le centre de la table ou de la salle de réunion. C’est à lui aussi d’être plus particulièrement vigilant sur le fait que, lorsque quelqu’un intervient, il a signalé s’il reste dans le point prévu ou s’il propose un détour.

D’autres idées peuvent être trouvées ou celles-ci peuvent être enrichies, complétées, nuancées, l’essentiel étant d’aider à créer une culture du détour qui favorise une déambulation dansante, productrice de savoirs et qui ne perde pas le groupe dans les anecdotes les considérations sans attache.

>> Pour prolonger sur l’idée d’Eilm, voir Programmer ; sur la parole, lire Silence et Réunion.

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