accueil > entrées > Évaluer

De nos jours, tout le monde évalue. Des entreprises privées aux centres culturels, des ministères aux activistes politiques… Mais qu’est-ce qu’évaluer ? Qui évalue, en portant le regard sur quoi et en fonction de quels critères ?

Aujourd’hui, l’entreprise voit se multiplier les systèmes d’évaluation du temps de travail, des performances et des compétences. Le regard porte sur la subjectivité du travailleur. Il suit principalement deux directions. L’une concerne la formation du salaire, où l’on assiste au passage d’un système fixe mensuel, lié à la fonction et à l’ancienneté, à celui d’une modulation personnalisée en vertu des performances du travailleur. Désormais, une évaluation des prestations de chacun est effectuée à partir de méthodes d’entretiens individualisés et de bilans ou de portefeuilles de compétence. Ceux-ci permettront in fine de déterminer la « motivation », le « mérite » du travailleur et par conséquent le salaire et les primes auxquels il aura droit. L’autre aspect consiste à transférer une partie de la tâche d’évaluation aux travailleurs eux-mêmes. Individuellement, dans son bureau, sur son plan de travail, chacun fixera ses objectifs de production, évaluera par lui-même ses résultats et aura à en fournir l’explication.

Selon Christophe Dejour, ces pratiques ont pour conséquence directe la ré-apparition du suicide sur le lieu de travail. Mais ce phénomène ne constitue que la partie « émergée de l’iceberg, car tous les praticiens du travail s’accordent sur ce point : les pathologies mentales liées au travail ne cessent de s’accroître et cette évolution est indissociable de l’impact en retour sur le travail des nouvelles formes d’évaluation et de gestion qui ont été introduites depuis une quinzaine ­d’années dans nos pays. [1] » Patrick Champagne ajoute dans la préface du même livre : « L’évaluation individuelle tend à détruire les solidarités locales, à faire de chacun le concurrent de tous, pour la promotion ou pour le licenciement. [2] »

Ce modèle d’évaluation a fait son entrée à l’école. Dès la maternelle, on évalue les prestations des enfants. Ensuite on complète le dossier en primaire, avec la contribution de l’enfant. Petit à petit, les mômes apprennent le nouveau régime de contrôle, qui ne passe plus exclusivement par des examens mais par une évaluation continue. « Apprendre à apprendre » (et donc à s’auto-évaluer) dès la prime enfance jusqu’à la « formation continue ou permanente » dans l’entreprise et sur le marché de l’emploi : qui a dit que l’entreprise et l’école n’avaient rien à voir [3] ?

Ce système d’évaluation fait pièce avec le nouveau régime d’encadrement dont Deleuze a posé les catégories dans son « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle ». Celles-ci succèdent ou s’entrelacent aux sociétés disciplinaires décrites par Michel Foucault. « Dans les sociétés de discipline, on n’arrêtait pas de recommencer (de l’école à la caserne, de la caserne à l’usine), tandis que dans les sociétés de contrôle, on n’en finit jamais avec rien, l’entreprise, la formation, le service étant les états métastables et co-existants d’une même modulation. [4] » Dans les « sociétés disciplinaires », les résistances ont pris de multiples formes, celle des Luddites au xixe siècle, brisant certaines machines, ou celle des ouvriers provoquant des grèves sauvages. Aujourd’hui, face aux « nouvelles » techniques d’encadrement, quelles sont les armes dont nous avons besoin pour résister, entre autres, à la société de « l’(auto-)évaluation permanente » ?

[1] C. Dejour, « L’Evaluation du Travail à l’Epreuve du Réel », éd. INRA, Paris, 2003, p.48

[2] idem, p.6

[3] Lire à ce sujet : J.P. Le Goff « La barbarie douce, la modernisation aveugle des entreprises et de l’école », éd. « La Découverte », Paris,1999

[4] G. Deleuze, « Pourparler », « Les Editions de Minuit », Paris, 1990, p.243

^^