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 Deux points de vue sur l’évaluation

Qui se sert du mot « évaluation » ? À qui l’applique-t-il ? À lui-même, à quelqu’un d’autre ? Et dans quelle intention ? Que veut-il, celui qui le prononce et prétend à sa mise en œuvre ? Questions et prudence nietzschéennes.

Que recouvre au juste ce terme ? Jacques Ardoino distingue deux types d’évaluation. La première s’intéresse à la mesure des écarts entre « ce qui est », les résultats, les phénomènes observés, d’une part, et ce qui « devrait être », d’autre part (norme, gabarit, modèle). Ardoino qualifie cette pratique par les mots « contrôle » ou « vérification ». Le second « s’inscrit dans une temporalité privilégiant les interrogations relatives au sens, comportant cette fois des questionnements multiples […]. Celui-ci convient mieux à ce qui spécifierait éventuellement l’évaluation » [5].

1. « Évaluation contrôle »

Que cela soit dans le « monde de l’entreprise » ou dans « l’univers non-marchand », le modèle le plus courant de l’évaluation renvoie à des logiques de contrôle, de maintien ou de rappel à l’ordre. Celles-ci se combinent avec une pensée du projet qui s’entend comme suit : on fixe un cadre, on détermine un objectif à atteindre et celui-ci s’articule à une visée plus lointaine. Entre les deux premiers points – situation de départ et situation souhaitée –, on trace une ligne, un programme rythmé par des intervalles précis qui doivent scander la vie du projet. On répartit en somme une série d’activités à réaliser en vue d’atteindre l’objectif déterminé à la base. Nous sommes dans une dimension accumulatrice, linéaire. Il s’agit d’effectuer un certain nombre d’actes liés entre eux par le programme préétabli et l’objectif assigné. Les liens entre chaque activité ne sont pas imaginés, ni donc trop observés ; s’il y en a, tant mieux, mais c’est secondaire.

Dans cette optique, l’évaluation s’effectue sur base des critères suivants : 1. la mesure des écarts entre les différents points fixés au préalable (où en sommes-nous, que nous reste-il à faire ?) 2. un point de vue qualitatif (pour chaque activité, quel fut le résultat – par exemple le concert, la régie, les sons et lumière ont – ils été de bonne qualité ? sinon, que faut-il rectifier ?) ; 3. l’axe central (sommes-nous restés sur la ligne, avons-nous dévié ?) 4. le nombre (combien de personnes sont venues ? avons-nous fait assez de prestations ?) 5. les comptes (quelles sont les entrées et sorties effectuées cette année ?)

Ce « modèle » s’enseigne dans les diverses écoles de travail social, il sert d’appui également aux différents ministères qui veulent évaluer les subventions octroyées aux associations et il baigne dans un univers culturel où il est de bon ton de rationaliser et d’objectiver sa pratique. C’est en s’appuyant sur cette conception qu’un certain nombre d’associations « non-marchandes », peu ou prou en accord avec ce mot d’ordre d’évaluation, s’exerceront par et pour elles-mêmes à réfléchir sur leur fonctionnement.

2. « Évaluation signe »

Une autre manière d’aborder l’évaluation d’un projet est de penser celui-ci à partir de son milieu. Ce qui compte, ce n’est pas tant les points fixés (début-fin) que ce qui se passe entre eux. L’important dans cette perspective est l’intensité des différents moments parcourus et les manières dont ils sont reliés les uns aux autres ; chaque acte, tâche, activité comporte en lui-même sa propre consistance. Il ne dépend pas en somme d’un critère extérieur ou ultérieur pour exister. Mais, en même temps, chaque acte, tâche, activité excède sa zone de réalisation, par les effets qu’il produit, par les forces et les ressources qu’il est amené à convoquer ; en cela, il est ouvert sur d’autres champs, il les prolonge, les modifie, s’en sépare, selon une évaluation qui serait à faire à même le trajet, au cœur de la situation.

Ce qui est premier dans cette perspective, c’est le mouvement du groupe, ou de l’activité, qui n’est plus tributaire d’un programme à réaliser ou d’un objectif à atteindre. Au contraire, parce qu’il affecte en continu la manière de concevoir le programme et son objectif, donc la direction que nous prenons, le mouvement du groupe nous pose en permanence la question suivante : que sommes-nous en train de construire ? Le regard s’inverse : le chemin ou le mouvement et ce qui s’y crée ou s’y découvre questionnent la pertinence, l’intérêt de la destination, du programme et de la manière de faire. À travers ce questionnement s’opère donc une évaluation immanente, à même le trajet, qui a pour « objet » de sentir les forces, les signes, les affects qui emportent le groupe. Une double interrogation se produit ainsi : dans les lignes que nous construisons, quelles sont celles qui nous ont conduits ou nous entraînent vers des trous noirs, des segmentarités binaires, des pôles de fixation ? Et quels sont les possibles et les devenirs qu’ouvrent chaque fois les situations parcourues ?

Autrement dit, la fonction de l’évaluation consiste à démêler les lignes du passé récent et celles du futur proche. Cette opération nécessite un temps qui est celui du processus : c’est dans le déroulement de l’activité que l’on va tenter de saisir, de prolonger et/ou de modifier les forces-affects. Ainsi, on n’attend pas une hypothétique évaluation après coup pour penser et transformer ce qui arrive.

Voilà donc la première tâche de ce type d’évaluation : habiter la situation en sentant le vent des forces et le souffle des affects qui saisissent un processus et modifier celui-ci selon les types de variation qui l’actualisent. Une réunion, un projet, un groupe s’enlisent dans des redondances qui conduisent à une impasse (un type de force passive) et dans des passions tristes ; il s’agit de prendre en compte ici et maintenant ce moment pour démêler les fils et changer l’orientation. Bifurquer, créer une autre ligne et voir ce qui s’y passe.

Pour accompagner ce mouvement et se donner la possibilité de se décaler du processus en cours, la création d’artifices nous semble nécessaire. Le « pas de côté » est l’un de ces artifices. Une triple force l’habite : 1. suspendre le cours « naturel » des choses, des débats, de l’activité ; 2. contraindre le groupe à regarder et à penser ce qu’il est en train de faire ; 3. évaluer la situation (force-affect) et modifier, « en temps réel », le tracé de la parole, de l’activité…

Pratiquement, il peut être saisi par une personne du groupe à n’importe quel moment et peut prendre cinq, dix ou vingt minutes. On peut également le formaliser en début, milieu et fin de la réunion ou de l’activité. Une prudence s’impose néanmoins : s’il suspend et décale ce qui est en train de se faire, c’est au profit d’une relance du processus. Il s’agit donc d’être vigilante et de ne pas se perdre dans le « détour » qu’il nous propose.

La seconde tâche de l’évaluation consiste à dérouler et à déplier des signes, c’est-à-dire à essayer de leur conférer un sens collectif. Prolongeons cette idée et ouvrons par la suite deux problèmes qui lui sont concomitants.

Un groupe se lance, un projet se crée et au fil du temps se réalise. Au même moment, une atmosphère et des habitudes s’installent, des rôles se distribuent, des foyers de pouvoir et de fixité se cristallisent… Autant de lignes de forces qui parcourent conjointement le corps d’une collectivité. Attention : ces lignes ne vont pas rester inertes, s’effectuer une fois pour toutes, elles bougent, elles mutent continuellement et n’arrêtent pas de nous envoyer des signes : « Tiens, l’ambiance a changé » ; « Untel et unetelle sont partis, pourquoi ? » ; « On ne parle plus de la même manière entre nous… » Trois signes parmi d’autres qui peuvent nous apprendre des « choses » sur nous-mêmes et sur ce que nous sommes en train de réaliser, de devenir. « Apprendre, c’est d’abord considérer une matière, un objet, un être comme s’ils émettaient des signes à déchiffrer, à interpréter. Il n’y a pas d’apprenti qui ne soit “l’égyptologue” de quelque chose. On ne devient menuisier qu’en se faisant sensible aux signes du bois, ou médecin, sensible aux signes de la maladie. [6] »

Mais ces signes sont avant tout paradoxaux, ils ne se donnent pas tout faits, ils sont entremêlés dans la situation. Ils nous rendent impuissants, hagards et bêtes devant ce que nous ne sommes pas (encore) capables de penser. En quelque sorte, nous sommes pris entre deux points de vue : celui que nous avons l’habitude de porter sur la situation et un autre qui n’a pas encore son expression, ses mots. Nous sommes là, écartelées, prises dans un dessaisissement qui requiert pour se déplier une affirmation, c’est-à-dire une force capable de nous expliquer, de donner sens à ce qui arrive, d’évaluer, en somme, cette différence de points de vue : « Ce qui intéresse avant tout la pensée, c’est l’hétérogénéité des manières de vivre et de penser ; non en tant que telles, pour les décrire et les classer, mais pour déchiffrer leurs sens, c’est-à-dire l’évaluation qu’elles impliquent. [7] »

À ce titre, l’évaluation peut se concevoir comme une sorte de processus permanent d’initiation (apprendre des signes), au sens où il s’agirait de construire, déconstruire et reconstruire « l’être » collectif que l’on prétend constituer ainsi que son devenir. Il s’agit en somme de donner un nom et un visage aux forces qui constituent le groupe afin de pouvoir les activer au service d’un mouvement de (ré)élaboration de nos modes d’existence collectifs.

Avant de préciser ce type d’évaluation d’un point de vue technique, prolongeons la question des signes et abordons la question de la bonne volonté.

[5] J. Ardoino, « Les Avatars de l’Education », PUF, Paris, 2000, p.94

[6] G.Deleuze, « Proust et les signes », PUF, Paris, 1964, p.10

[7] F. Zourabichvili, « Deleuze, une philosophie de l’événement », PUF, Paris, 1996, p.31

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