accueil > entrées > Évaluer

 Un signe d’une mauvaise volonté

Cet exercice soulève deux problèmes. Le premier, nous l’avons déjà évoqué, concerne la capacité d’un groupe à saisir les signes émis par lui ou à travers lui. Ceux-ci, comme par exemple l’ambiance qui change, sont souvent visibles. Certains membres du groupe vont capter ces signes pendant que d’autres y resteront insensibles. « Un homme peut être habile à déchiffrer les signes dans un domaine, mais rester idiot dans d’autres cas. [8] »

On s’imagine donc que certaines dans un groupe vont voir des signes, du moins sentir qu’il se passe là un phénomène à déplier, pendant que d’autres passeront à travers. Le premier problème se joue là : comment, d’une part, apprendre de celles qui sont attentives aux signes et, d’autre part, prolonger, déployer ces signes pour leur conférer du sens. Autrement dit, comment saisir une des forces partielles qui traversent un groupe pour l’étendre à l’ensemble et tirer de cette sensibilité une intelligence et un savoir collectif ?

L’évaluation peut servir de lieu de transmission et de dépliement du signe-sens. Mais rien n’est pour autant garanti. Il ne suffit pas de se mettre ensemble autour d’une table et de décréter « maintenant nous allons penser ce qui arrive ou va arriver » pour que de fait cela advienne. Nous voilà face à notre second problème. Une image de la pensée hante un certain nombre de groupes. Elle a un nom : la bonne volonté. Celle-ci présuppose que les personnes qui se réunissent désirent et aiment se réunir et que, logiquement, de cette réunion d’« esprits désireux et volontaires » découlera une recherche naturelle de ce qui est « le meilleur », « le vrai » pour le groupe. On se dit donc qu’il s’agit simplement – qu’il suffit – d’être de bonne volonté (« ne sommes-nous pas tous des gens qui recherchons la justice, la paix, la liberté, la vérité derrière les mensonges du pouvoir ? ») et de s’accorder ensemble pour, par exemple, pouvoir trouver ce qui pose problème entre nous et qu’en découle d’une manière limpide la réponse ou la vérité sur nos « difficultés ». Si malgré tout cela ne marche pas, on pourra attribuer cet échec à la mauvaise volonté de certains : « C’est toujours la même chose avec eux. » Ou alors contester la méthode utilisée (implicite ou non) en affirmant qu’elle n’était pas la bonne puis en chercher une nouvelle qui assurera enfin à la pensée sa vocation naturelle : découvrir et faire le tri entre le faux et le vrai.

Cette conception a une histoire et une appellation, la ­­pensée classique de type rationaliste, et elle trouve un terrain ­­fertile à son expression là où l’on imagine le groupe comme un acte naturel, rempli de gens volontaires. À cette image, nous substituons une pensée sans image, qui ne sait pas à l’avance ce qu’elle va trouver ; involontaire du fait qu’elle est contrainte, forcée de penser par la rencontre avec un signe ; et de mauvaise volonté, en ce sens qu’elle se méfie d’une pensée naturelle. Gilles Deleuze, reprenant Antonin Artaud, nous dit : « Il sait que penser n’est pas inné mais doit être engendré dans la pensée. Il sait que le problème n’est pas de diriger ni d’appliquer méthodiquement une pensée préexistante en nature et en droit, mais de faire naître ce qui n’existe pas encore. Penser, c’est créer, il n’y a pas d’autres créations, mais créer, c’est d’abord engendrer “penser” dans la pensée. [9] »

Ce problème précise le rapport à l’évaluation. Si nous partons du principe que l’acte de nous réunir dans la perspective d’évaluer un processus en cours ne dépend pas des bonnes volontés en présence mais doit être construit, quelles sont alors les conditions nécessaires pour tenter de déplier le(s) signe(s) ?

[8] idem, « Proust et les signes », p.11

[9] G. Deleuze, « Différence et répétition », PUF, Paris,1968, p.192

^^