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 Préparer et expérimenter

Deux préalables nous semblent importants. Tout d’abord, l’ambiance dans le groupe. Si le climat est dégueulasse, il y a peu de chances, d’une part, qu’une expression se fasse entendre et, d’autre part, que la confiance soit suffisante pour permettre aux gens de « s’ouvrir ». Ensuite : le temps que le groupe s’offre pour réaliser ce genre de démarche. Mais si ces deux conditions sont nécessaires, elles ne sont pas suffisantes. On peut avoir une bonne ambiance et prendre le temps qu’il faut sans pour autant que le groupe engendre quoi que ce soit. On revient ici à la critique de la bonne volonté. Il nous faut donc quelque chose en plus qui nous contraigne, qui nous force à développer un mouvement de déprise de ce que nous savons déjà en vue de déplier un ­nouveau sens sur la situation travaillée. Ce « plus », nous l’appelons artifice. Mais n’allons pas plus loin sur ce point que nous développons par ailleurs, et tentons maintenant de préciser une manière d’envisager le second type d’évaluation. Nous parlons donc d’une évaluation entendue comme une pause active qui oblige à se donner du temps (un week-end ou plus) et qui active la mise en place d’un dispositif [10] expérimental. Relevons deux niveaux :

Préparer

La préparation est un élément important. Elle porte sur trois aspects. Un, matériel : quels sont les conditions matérielles dont nous avons besoin (lieu, feuilles, tableaux…) ? Deux, contenu : de quoi avons-nous besoin comme informations, ressources (personnes, livres…) pour aborder les débats ? Que pouvons-nous déjà faire pour préparer le terrain ? Par exemple, construire une cartographie des agencement collectifs sous formes d’un questionnaire à faire circuler avant la rencontre [11]. Trois, technique : de quels manières envisageons-nous le processus ? Quels sont les rôles dont ont nous avons besoin ? Quels artifices peuvent nous aider ? Comment pense-t-on les différents passages que l’on risque de rencontrer ? De quoi est-on capable compte tenu de nos forces du moment et du temps imparti ?…

Expérimenter

Expérimenter un dispositif collectif, c’est essayer, par de nouvelles manières de faire, de perturber, de modifier, d’enrichir une pratique ainsi que la qualité des relations qui s’y tissent. On prépare, on expérimente en situation et on apprend d’elle. Ce n’est jamais une affaire de principe mais de fonctionnalité : à chaque fois une tentative à réagencer ou à prolonger. Le parcours ci-dessous reprend les principaux éléments dont nous nous servons lors de nos sessions d’évaluation.

vendredi samedi dimanche

Chaque fois, selon les situations ou les problèmes rencontrés, il s’agit d’adapter les plages horaires. Mais que celles-ci existent nous semble important, non seulement, par le fait qu’elles scandent le travail mais aussi qu’elles permettent de « rectifier le tir » (est-ce que l’on continue de la même manière ? que produisent les rôles ? faut-il les faire tourner ou les maintenir ?…) Construire un chemin à parcourir sur trois jours est toujours une hypothèse aléatoire. On estime et on tente de penser anticipativement : « par là ça peut couler ». Mais chemin faisant apparaissent souvent des décalages, des bifurcations qui obligent peu ou prou à changer le parcours. Ici comme ailleurs, point de formalisme, il s’agit de le modifier en situation (pas de côté) et de voir ce que cela produit.

On rejoint ici le triple sens de l’expérimentation : « D’abord au sens où elle tente des directions nouvelles ; dans la mesure, ensuite, où elle n’est pas simplement extérieure à l’objet de sa pensée mais ou elle participe de manière active à ce qu’elle tente, et où, enfin, elle s’engage dans un processus dont elle ignore l’issue ou le résultat. [12] »

Pour terminer, il s’agit à travers ce type d’évaluation d’apprendre à penser collectivement, aussi bien sur les processus qui fabriquent le groupe, sur les rapports aux actions engagées que sur les manières de les transformer. Devenir, en somme, capable de créer du savoir qui compte et importe pour les membres du groupe et peut-être, ensuite, de le transmettre, de l’échanger avec d’autres groupes actifs.

>> Pour prolonger sur la dimension des artifices, lire Artifices, et Rôles ; sur la question du parcours, voir Programmer et Réunion, et sur les signes, Événement.

[10] On entend par dispositif la réunion d’un ensemble d’éléments construits (par ex. les rôles, les artifices…) qui produisent des effets constatables, descriptibles et évaluables par le groupe.

[11] Celle-ci vise a produire du savoir en se posant une série de questions qui intéressent le groupe. Par exemple (un début de liste non-exhaustif) : 1. Lieux formels : quels sont les lieux formels de rencontre et de décision, interne et externe ? qui y participe ? quelles sont les fréquences ? sur quoi portent les décisions de ces différentes lieux ? 2.Lieux informels : quels sont les lieux informels de rencontres, de discussion et éventuellement de décision (café, repas, lit…) ? 3. Circulation de l’infos : quels sont les supports matériels de circulation de l’information (interne et externe) ? qui alimente ces supports ? quels sont les formes de retours sur ces infos ? 4. Circulation des valeurs ($, matériel,…) ? 5. Les normes et valeurs ?... Vous trouverez également une série de questions à aborder lors d’un travail d’évaluation dans l’annexe II.

[12] A.Bouaniche « Gilles Deleuze, une introduction », ed. Pocket, La Découverte, 2007, p.38

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