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 Aion

Un second étonnement est arrivé bien plus tard. L’exercice que nous nous étions fixé lors de notre séjour consistait à déplier notre histoire, à en faire la chronologie pour y pointer les variations et les ruptures. C’est à travers cet exercice, pensions-nous, que nous allions trouver un « sens » à notre aventure. Chercher une logique « cachée » en quelque sorte derrière les bifurcations et les changements par lesquels le projet était passé. Implicitement, nous imaginions que, une fois « cette logique » mise à jour, nous serions capables d’expliquer le sens de ce « qui nous est arrivé ».

Après avoir exploré cette piste, il nous a semblé utile de nous en éloigner, de prendre une distance vis-à-vis du temps linéaire et du regard qui l’accompagne : la succession infinie de présents. Quitter cette linéarité pour visiter la ­chronologie par le biais de la verticalité. Autrement dit, lire les ­bifurcations non plus comme s’inscrivant dans une ou plusieurs suites logiques mais comme constituant chaque fois l’irruption d’un quelque chose qui vient radicalement ­questionner l’ensemble de la situation. Ce « quelque chose », nous ­­pouvions difficilement le saisir avec Chronos, dieu ancien des Grecs, avec sa force propre, celle où « l’avant » s’ordonne à « l’après », sous condition d’un présent englobant, dans lequel, comme on dit, tout se passe.

Il nous fallait un autre temps pour comprendre les événements. Un temps qui brise la succession ordonnancée « passé-présent-futur » et qui, à chaque irruption, redistribue la logique du temps. Aion, démon des Grecs, est celui qui ­­pouvait nous soutenir dans cette démarche. Démon des profondeurs, temps de l’événement qui, du présent, libère le passé et le futur, nous ouvre à un autre temps qui n’est plus celui de l’être mais celui du devenir : « Si l’on appelle événement un changement dans l’ordre du sens (ce qui faisait sens jusqu’à présent nous est devenu indifférent et même opaque, ce à quoi nous sommes désormais sensibles ne faisait pas sens auparavant), il faut conclure que l’événement […] marque une césure, une coupure, telle que le temps s’interrompt pour reprendre sur un autre plan.(6) »

Désormais, au lieu du paysage monotone et logiquement ordonné (même s’il fallait trouver son ordre) qui jusque-là défilait sous nos yeux, nous voyions petit à petit se dessiner un espace déchiré, fait de plis, de cratères et de plateaux.

L’événement, on le voit, est une irruption (Aion) qui redistribue l’agencement d’une situation et émet des signes. L’événement peut être tantôt daté, localisé (Mai 68, Gênes 2001, New York le 11 septembre), tantôt plus diffus, difficilement assignable, localisable. Quelque chose pourtant poursuit l’événement, se loge en nous et attend des années parfois. Ce quelque chose, c’est la fêlure silencieuse (7).

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