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Précisons. Ces événements sont de tout type et ils marquent une rupture dans un processus. La révolution de 1936 en Espagne, la prise de La Havane en 1959, Mai 68 ou la sortie des Zapatistes en 1994 en sont quatre exemples. Mais ils relèvent également de cette vie interne propre à chaque groupe : l’âge d’or de l’association, les premiers « succès publics », la première grande crise…

Ces événements ne sont pas de simples pages d’histoire que l’on tourne et que l’on referme. Ils développent des vibrations à ondes longues et de différentes natures. Certaines d’entre elles témoignent d’une force de rupture (par rapport à l’esclavage dans la révolution haïtienne, ou à l’exploitation à travers la révolution d’octobre 1917…) et d’une force de création de nouveaux rapports avec la vie, la sexualité, l’organisation, la culture, le travail…

L’échec partiel des révolutions ou des plus petites révoltes n’enlève rien à l’affaire. Les potentialités ouvertes à travers ces événements continuent à insister en nous : « Il y a eu beaucoup d’agitation, de gesticulations, de paroles, de bêtise, d’illusions en 68, mais ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte, c’est que ce fut un phénomène de voyance, comme si une société voyait tout à coup ce qu’elle contenait d’intolérable et voyait aussi la possibilité d’autre chose. C’est un phénomène collectif sous la forme : “du possible, sinon j’étouffe…” [2] »

Ces vibrations produisent également un style, par exemple celui du métallo coco, très prégnant dans certaines régions au passé ouvrier, ou, dans d’autres milieux, de l’intello baba et pacifiste ou encore de l’anar. Ces événements renvoient aussi à des mots d’ordre : « Pour un large front populaire » (1936) « Tout, tout de suite et gratuitement » (1968), « L’usine est à nous » (années soixante-dix), « Do it Yourself » (années quatre-vingts). Ils se caractérisent par des ritournelles (une musique, une manière d’être ensemble, une figure…), une façon de poser les problèmes et d’y répondre (centralisme démocratique, « obéir en commandant »). Le tout nous a également légué des cicatrices, des divisions, des traîtrises, que nous pouvons aussi reproduire une, deux, voire trois générations plus tard.

[2] G. Deleuze « Deux régimes de fous », éd. de Minuit, Paris, 2003, p.215

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