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Le point de vue que nous prenons dans ce texte est d’énoncer une des pentes empruntées par les groupes : là où la charge explosive de l’événement et ce qu’il ouvre comme nouvelles possibilités de déplier et d’expérimenter se transforme en autant de petites vérités, de mimiques sur soi et sur le monde. Notre problème est donc de nous interroger sur un des rapports existant entre les événements passés (récents comme lointains) et notre actualité et de saisir sous quelles formes, aujourd’hui, nous les prolongeons.

Déplions cette question autour de deux aspects : ce qui est lié aux événements historiques et ce qui est en rapport à des événements produits directement par le groupe.

1903. Deuxième congrès du parti ouvrier social-démocrate de Russie. Un objectif rallie la cinquantaine de délégués présents : fonder un parti organisé, uni, avec un programme révolutionnaire clair. Au lieu du résultat escompté, des propositions se font face et se braquent sur deux mots, celui de participation personnelle dans l’organisation du parti, thèse soutenue par Lénine, et celui de concours personnel prêté au parti, défendu par Martov.

Ces mots font signe d’une tension entre une conception du parti relativement ouverte chez Martov et celle d’une organisation plus restreinte et plus fermée défendue par Lénine : « Le débat s’envenima jusqu’à l’éclatement de la social-démocratie russe. Sans doute, comme le reconnaît Trotski, des considérations sentimentales jouèrent-elles un certain rôle, de même que l’atmosphère dans laquelle se déroulèrent les débats ; il reste cependant que la rupture entre deux hommes – Lénine et Martov – qui étaient jusque-là des alliés politiques et des amis, la division entre deux fractions d’un parti furent liés à la nécessité d’une organisation d’avant-garde, c’est-à-dire à la conception élitiste du Parti. [3] » Ce congrès institue de nouvelles figures, telles que le militant ou le révolutionnaire permanent, le menchevik ou le bolchevik, et une manière de poser le problème de l’organisation, tel que celui de l’avant-garde et de son rapport avec les masses : sélectionner, conscientiser, encadrer.

Ces énoncés et distinctions en seraient restés là, en somme comme une querelle dans un groupe quelconque, s’ils ne s’étaient pas agencés avec l’événement de la révolution russe de 1917 [4].

De la période 1903-1917 reste une certaine attitude, un style « bolcho », une manière de concevoir la politique. Un mode de vie est né. Pendant des décennies et même jusqu’à aujourd’hui, il va propulser dans le champ de la militance une forme de subjectivité : « Je suis persuadé que des phonéticiens, des phonologues, des sémanticiens parviendraient à faire remonter jusqu’à cet événement (1903-1917) la cristallisation de certains traits linguistiques, de certaines façons – toujours les mêmes – de marteler des formules stéréotypées, quelque soit leur langue d’emprunt. […] Elle [cette subjectivité militante] a créé également un champ d’inertie qui devait gravement limiter la capacité d’ouverture de militants révolutionnaires formés à cette école, les justifiant dans une complaisance aveugle à l’égard des mots d’ordre à l’emporte-pièce, et menant la plupart d’entre eux à méconnaître la fonction du désir : pour eux-mêmes d’abord dans le procès de leur propre bureaucratie ; pour les masses ensuite, à l’égard desquelles ils développent une attitude de domination et de mépris, cet amour haineux du militant qui sait tout a priori et qui refuse systématiquement d’entendre autre chose que la ligne. [5] »

Il ne s’agit pas pour nous de nous plonger dans le détail de ces événements ni de les réduire à cette courte histoire. Notre propos vise à faire sentir une idée : les différents événements (1936 en Espagne, 1968 en France, 1999 à Seattle…) qui ont marqué et fabriqué la « gauche » continuent de construire les subjectivités militantes d’aujourd’hui et leurs effets continuent d’activer et/ou de figer nombre de pratiques collectives ­actuelles.

[3] M. Liebman, « Le Léninisme sous Lénine ; 1.La Conquête du Pouvoir », éd Seuil, Paris, 1973, p. 29

[4] « Il reste que, jusqu’à la veille de la révolution de 1917, l’organisation bolchevique demeura soumise à ses instances clandestines et aux règles conspiratives. Ce fut au sein d’un tel parti longtemps replié, et par la force des choses sur lui-même, coupé de son hinterland ouvrier, réduit souvent à un exil pesant, affaibli, divisé et dispersé, que se développèrent des tendances sectaires, appelées à marquer de leur sceau le destin du communisme ». Idem, Liebman, p. 62

[5] Idem, « Psychanalyse et Transversalité », p.189

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