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 D’une prise à l’autre

Comment les événements nous travaillent-ils et comment nous y rapportons-nous ? Félix Guattari, dans la distinction qu’il opère entre les deux types de fantasmes cités ci-dessus, parle de deux types de groupes. L’un se voit qualifié d’assujetti : il construit son présent à partir d’un passé élevé au rang de référence ; après cet événement, il ne s’est plus rien passé. Pour ce premier type de groupe, l’important aujourd’hui est de reproduire, de calquer, d’appliquer cette histoire sur le présent. Toute déviation de cette ligne historique sera perçue comme déviationniste, révisionniste. Que cela soit en interne, avec une organisation figée et segmentée, ou dans son rapport à l’extérieur, fermé et légèrement paranoïaque, le groupe assujetti, sûr de sa vérité, se vit comme unique et éternel.

L’autre type de groupe, que Guattari appelle groupe sujet, opère un processus de singularisation en relation directe avec ce qui l’entoure, nourri par lui tout en le nourrissant. Il se crée les moyens d’une double élucidation sur soi et sur son contexte. Il est articulé à un fantasme transitionnel, c’est-à-dire un fantasme inscrit dans une finitude et historiquement daté. Le « groupe sujet », à travers ses pratiques, affirme le caractère non maîtrisable et limité de ses vérités.

Les groupes « sujets » ou « assujettis » ne sont pas forcément deux groupes séparés mais peuvent constituer deux aspects d’un même groupe ou deux tendances, deux devenirs possibles. Un groupe « sujet » peut être traversé par des crises de paranoïa qui le referment sur lui même, expulsant en interne tout ce qui ne convient plus à la ligne et voulant se maintenir à tout prix. Inversement, « un parti autrefois révolutionnaire et maintenant plus ou moins assujetti à l’ordre dominant peut encore occuper aux yeux des masses la place laissée vide du sujet de l’histoire (la classe ouvrière), devenir comme malgré lui le porte-parole d’un discours qui n’est pas le sien, quitte à le trahir lorsque l’évolution du rapport de force entraîne un retour à la normale. [6] »

La dimension qui nous intéresse dans ces deux pôles possibles d’un seul et même groupe n’est pas tant de les opposer terme à terme mais plutôt de saisir comment ils s’entrecroisent en vue de commencer à démêler des fils.

Pour cela, il nous faut d’abord pouvoir repérer les fantômes qui circulent, ces forces étranges qui habitent les lieux de nos réunions, notre langage, nos habitudes collectives. Et leur accorder avec respect et reconnaissance la juste place qui leur revient, entre ces livres qui ont pour nous de l’importance : les bouquins d’histoire et les recettes de cuisine. Placés là, on les ouvrira, on les consultera, on les racontera, et surtout on les actualisera et on les transformera selon nos problèmes actuels.

Repérer ces diables de fantômes… plus facile à dire qu’à faire. En tout cas certains d’entre eux. Pour d’autres par contre, à ouvrir tant soit peu les yeux, nous n’aurions pas trop de peine à les débusquer. D’ailleurs, ils font souvent partie intégrante de l’humour ou des insultes mêmes du groupe ou d’un certain nombre de ritournelles, d’attitudes. Les nouveaux arrivants dans un groupe peuvent à ce sujet devenir des « révélateurs ». Et à double titre. « Entrant » dans une culture qui n’est pas la leur, ils sont bien placés pour être aux aguets de ces phénomènes étranges que sont les fantômes. Certains d’entre eux auront d’ailleurs tendance à reproduire d’une façon à ce point caricaturale les tics, les mots d’ordre, les attitudes créés à un moment donné dans l’histoire du groupe qu’ils les feront apparaître presque avec évidence. Le groupe peut se servir de cette opportunité qu’offrent les nouveaux venus pour prendre de la distance et questionner ses fixations, ses mots d’ordre, ses habitudes, ses règles et ses rôles implicites. À cette fin, le rôle actif de « naïf » pourrait leur être proposé : celui qui questionne les évidences, les allant-de-soi, les répétitions, les rituels et ritournelles (pourquoi c’est toujours lui qui s’assied là ? pourquoi ça ne commence jamais avant que lui n’ait pris la parole ?)

Les échos du « dehors » sont aussi instructifs. Souvent d’ailleurs, ils sont difficilement traduisibles pour ceux et celles du « dedans » : « On entend régulièrement les gens nous dire que nous sommes fermés. Cela veut dire quoi “fermé” ? Sans doute beaucoup de choses, le tout et son contraire. Il est vrai qu’à un moment de notre histoire, nous avons été confrontés à des phénomènes de répression et de dénigrement qui ont créé chez nous un esprit de corps. Une manière pour nous, à cette période-là, de résister face aux attaques. On devait se serrer les coudes. Peut-être que ce mécanisme qui a été utile pour nous à ce moment-là a continué de nous habiter par la suite. Même si, pour l’instant, nous n’avons plus de raisons de craindre le même type de menaces. » Travailler à récolter les manières dont on est perçu, qualifié, « catalogué » par l’extérieur peut aussi être révélateur.

Le pari et l’intérêt de ces différentes modalités de repérage se situe là : d’un côté, percevoir les fils qui nous maintiennent attachés aux fantômes qui agissent en nous en vue de nous lier avec les forces de vie qu’ils nous procurent et, d’un autre côté, nous délier des forces qui nous étouffent, nous empêchent, nous séparent de ce dont nous sommes capables aujourd’hui.

>> Pour prolonger sur le rapport passé-présent, voir Événement et Micro-politiques ; sur une de ses actualisations possibles, lire Problémer.

[6] Idem, « Psychanalyse et Transversalité », p.6

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