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 Cheminement

Avoir quatorze ans en 1985 et être pris pour x ou y raison dans une envie de « bouger », cela passait par où ? Par le hasard d’une rencontre dans un bar et une invitation à venir à la prochaine réunion ; par la musique et la scène alternative avec les Béruriers Noirs ; par un « positionnement » dans ce contexte des « années d’hiver », de Dallas et Dynastie, de Reagan et Thatcher ; par une réponse à la violence de l’institution scolaire et des contrôles policiers incessants ; par des images de révolution plein la tête, révolutions passées, victorieuses ou réprimées, – « Il pleut sur Santiago » –, présentes aussi avec les Sandinistes du Nicaragua, « qui ne feront plus comme avant »… L’amorce passe par là mais la question demeure : où aller ? Une chose semble claire en tout cas : les vieilles et grandes organisations issues du mouvement ouvrier (syndicats, partis, coopératives) ne représentent plus grand chose et, si elles représentent encore quelque chose, c’est du point de vue des régulations du pouvoir. Les petites ou grandes ONG n’attirent guère davantage et paraissent segmentées, spécialisées et peu ou prou institutionnalisées. Un peu trop molles, en somme, par rapport à la folie qui traverse la tête. Il nous reste alors deux possibilités : créer par nous-mêmes notre propre organisation ou en rallier une parmi ce que l’on appelle couramment l’extrême gauche. Trop jeunes encore pour créer « notre » organisation, nous choisissons de débarquer chez les trotskistes, même si de Trotski et de la Quatrième Internationale, nous ne connaissons à peu près rien. Ce qui nous plaît, c’est le discours anticapitaliste et révolutionnaire. On ne comprend rien non plus à la « dialectique » qui a cours dans l’organisation à propos de l’Est et de l’Ouest, « où, quand même, in fine, il s’agit de défendre l’URSS face aux USA », ni à cette atmosphère de relatif ennui qui imbibe les locaux et les réunions. Mais on se dit, du haut de notre adolescence, que c’est sans doute normal car « faire de la politique, c’est du sérieux ». Après deux années où nos seules interventions dans la rue se résument à aller coller des affiches pour le parti, on commence vraiment à se dire que la politique c’est du sérieusement emmerdant. Une exclusion collective [6] vient mettre un point final salutaire à cette première rencontre. Ce qui nous apprend trois choses. Un : quand on commence à s’organiser en dehors du parti, le parti n’apprécie guère. Le proverbe ne dit-il pas que le parti a toujours raison ? Résister à une ligne, à une injonction qui nous dit ce qu’il faut faire ou ne pas faire selon un intérêt supérieur est devenu à ce moment-là un savoir à cultiver. Deux : on ne trouve pas forcément ses alliés là où l’on croit qu’ils sont, ou pour le dire autrement nous rencontrons un des axiomes de base des groupes : guerre de chapelles, logique de positions, pratiques de séduction et d’exclusion. Trois, nous découvrons l’auto-organisation et les possibilités qu’elle offre comme prise pour l’action collective.

À quelques-uns, on s’engage peu de temps après avec les Verts pour une Gauche Alternative (VeGA). Le ton est résolument autogestionnaire. « Ça peut durer une heure, une journée, un mois ; quand on défile dans une manifestation, qu’on organise un contre-cours au lycée, ou que se constitue une communauté de travailleurs… : dans tous les cas, l’ordre social, les hiérarchies sont remises en cause. Le monde est comme qui dirait remis sur ses pieds. Pour nous, c’est évident : c’est à partir de ce point de vue-là que doit d’abord se penser “la politique.” [7] » Nous menons des actions dans les grandes surfaces, de l’agit’-prop’, des interventions musicales… En deux mots, ça vit. On découvre aussi une nouvelle organisation, née en 1986 et qui n’est plus structurellement liée à l’histoire du mouvement ouvrier – même si elle se « revendique de l’héritage des luttes sociales » – mais est plutôt en lien avec les problèmes ouverts par les années 60-70 : l’éco-socialisme, la lutte contre le nucléaire et le modèle productiviste, le féminisme… Il s’agit également de tirer un trait sur cette conception d’un savoir qui dit ce que doit être l’avenir pour s’ouvrir à un « diagnostic sur ce qui entrave la possibilité d’inventer cet avenir ». D’avenir, il en est question dans cette période. Nous ­­­­­sommes en 1989, le mur de Berlin vient de tomber, un concert de louanges chante la victoire de la démocratie de marché ­occidentale sur la tyrannie communiste. En ex-RDA, des voix s’élèvent et s’opposent à l’unification allemande. Elles demandent du temps pour repenser un projet de société qui ne soit ni la démocratie populaire qu’elles viennent de vivre, ni la démocratie représentative du capitalisme. Mais le projet, porté par le Neues Forum (Nouveau Forum), de revisiter les manières de s’organiser, n’intéresse visiblement pas les élites occidentales. À l’instar d’Helmut Kohl, ancien chancelier de la RFA, elles préfèrent acheter les « Ossies » à coups de bananes [8]. D’autres, comme les « nouveaux conservateurs », ne semblent pas non plus concernés par cette proposition. Tout au contraire, sûrs de leur victoire, ils prêchent qu’enfin le monde est réconcilié avec son histoire, que la vérité a éclaté : le capitalisme comme destinée de l’humanité a accompli son œuvre. On peut enfin proclamer la « fin de l’histoire », la « fin des utopies ». Deux ans plus tard, la première guerre du Golfe éclate, inaugurant paradoxalement une nouvelle utopie, capitaliste cette fois, celle de la guerre des civilisations ou plus exactement de « la paix pour cent ans » proclamée par G. Bush père en 1990.

À VeGA, le diagnostic se veut prudent : « Même si on n’en mesure pas encore la complexité, les souffrances et les soubresauts, nous sommes entrés dans une période tout à fait nouvelle. Une période pour laquelle nos références, nos manières de penser et d’agir, nos façons de s’organiser devront être revisitées. Sans doute de fond en comble. » Mais, à l’image de ce qui se passe alors dans beaucoup d’organisations de gauche, cette proposition n’aboutira pas [9]. Pourtant, l’événement de 1989 méritait largement qu’on s’y attarde. Ne ratifiait-il pas la fin d’un type de projet d’émancipation né dans et par la révolution russe de 1917, un projet expérimenté donc durant plus de soixante-dix ans ? Que signifie politiquement cet échec ? En mesure-t-on l’impact affectif sur ceux et celles qui, pendant des années, ont lutté pour ce projet ?

Pour notre part, avec la fin de l’expérience VeGA se clôture une certaine manière de faire de la politique. D’abord, sur une conception politico-stratégique qui croit que les leviers d’action se situent au niveau des hémicycles parlementaires alors qu’au contraire, y règne plutôt « l’impuissance », c’est-à-dire la gestion majoritaire des rapports de forces. Plus profondément, à la suite de L’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) [10], notre critique se porte sur la stratégie de la « prise du pouvoir » qui a inspiré depuis près d’un siècle la plupart des projets révolutionnaires. Au nom de cette finalité, il fallait faire silence sur les pratiques collectives présentes. Or ce point de vue a permis toutes les saloperies possibles, jusqu’à la création d’alliances avec les pires dictatures, au nom encore une fois d’un éventuel pouvoir futur. Comme le dit le dicton, « la fin justifie les moyens » [11].

Ensuite s’amorce un début de critique sur la figure du militant. D’un côté, elle nous fait peur, cette attitude froide et hautaine du « militant professionnel », véritable machine à encaisser les coups, sans paraître le moins du monde en être affecté. Maintenir le cap, maîtriser ses émotions, sa fragilité, l’ambivalence du désir et continuer, encore et toujours, droit devant. Le corps, la sexualité, l’amitié, tout est affaire de politique. Rien n’existe, publiquement du moins, en dehors de ce signifiant royal. D’un autre côté, notre critique se porte sur la sérialité ou le découpage du quotidien militant. On ne comprend pas cette contradiction entre une pratique quotidienne où l’on milite généralement après six heures du soir et un projet politique dont l’une des ambitions est de briser les différentes formes de sérialité qui découpent en petites tranches notre quotidien : l’espace, avec ses lieux de loisir, de travail, de consommation… et le temps, avec celui qui est consacré à l’utile et au nécessaire, et puis l’autre, réservé aux activités futiles et agréables… Ce que nous voulons, c’est lier le geste à l’acte, la parole à la pratique ; créer du commun, une culture qui réinvente et qui retisse des passerelles dans toutes ces découpes. Enfin, nous découvrons l’un des paradoxes qui traversent les pratiques collectives : un groupe peut être composé d’intelligences qui s’avèrent capables d’agir ensemble sous le mode de la soustraction de leurs potentialités, donc de diminuer d’autant l’intelligence collective qui constitue le groupe ou : comment, à plusieurs intelligences, se rendre capables de multiplier par x… la connerie générale. Nous rencontrons là un axiome de base des réunions.

[6] Pour l’anecdote, de retour d’un week-end à la mer, la dizaine de jeunes que nous étions ont eu droit à la gare de Gand à un tabassage en règle mené par les forces de l’ordre. Nous nous sommes auto-organisés et, par voie de presse, nous avons publiquement dénoncé cet acte policier. Il se fait que de la moitié des jeunes impliqués dans cette histoire n’émanaient pas d’une organisation politique. Il nous semblait donc logique de le faire en dehors du parti.

[7] Cette citation et celles qui suivent sont tirées des brochures publiées par VeGA.

[8] Référence à la première campagne électorale qui suivit la réunification de l’Allemagne, où H.Kohl distribuait gratuitement ce fruit rare aux ex- Allemands de l’Est surnommés les ossies.

[9] Peut-être que la composition du groupe de VeGA (ex-trotskistes, ex-maoïstes, féministes, écologistes radicaux, anarchistes…) rendait compliqué l’abord de ces questions alors que certains voulaient préserver avant tout l’unité face à la différence constitutive du mouvement. Il se peut aussi, plus prosaïquement, que l’échec de la stratégie électorale et la dette financière qui en a découlé aient rendu impossible une telle réflexion.

[10] L’EZLN s’est fait connaître le 1er janvier 1994 dans le sud-est Mexicain en occupant sept villes du Chiapas. Leurs revendications portent sur les droits et le maintien des cultures des peuples indigènes, et l’une de leurs pratiques est celle de l’auto-gouvernement. Voir G. Munoz Ramirez « 20 et 10, le feu et la parole », éd. Nautilus, 2004

[11] Il est noté l’arrière-goût militaire de cette perspective de la prise du pouvoir. Par exemple, il semble difficile d’évoquer le « grand soir » sans que rapidement se glisse dans la discussion la question de savoir qui seront ceux qui vont être « liquidés » ou qui devront être « rééduqués », ce jour-là ou peu après.

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