accueil > intro > Introduction

Un vent du sud

À partir de 1994 s’ouvre une petite décennie de bouillonnement. Les zapatistes inaugurent le bal, suivis peu de temps après par les grèves françaises de l’hiver 1995. En Belgique, la contestation se cristallise dans un premier temps sur l’appareil judiciaire puis sur les inégalités sociales et la marchandisation de la vie (marche multicolore contre la fermeture des Forges de Clabecq à Tubize, soutien aux actions menées par les travailleurs de l’usine Renault-Vilvorde contre la délocalisation de leur entreprise). Dans cette période se créent en France, en Belgique et en Allemagne notamment des collectifs qui agissent sur des questions de chômage, de sans-papier, de logement ou d’OGM… Ces différentes activités locales ou nationales s’enlaceront dans des réseaux internationaux, tels que les « marches européennes », l’Action mondiale des peuples, No Border… En 1999, lors du contre-sommet de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) à Seattle aux États-Unis, ces nouvelles formes de contestation deviendront visibles et seront dès lors qualifiées d’anti ou d’altermondialistes.

À Bruxelles, nous nous occupons alors d’auto-formation et de chômage et nous voyageons aussi dans ces « événements » (inter)nationaux ainsi que dans les milieux qu’ils brassent. En 1996, nous rencontrons à Madrid un « Centre social occupé et autogéré », le Laboratorio. Rapidement, nous sommes séduis par cette tentative, un peu folle, de se réapproprier dans les espaces urbains des moyens d’existence collectifs, à travers l’occupation de bâtiments vides et leur réaffectation à des fins de logement, de production de travail coopératif, d’activités culturelles et politiques. Le caractère autonome et expérimental de la démarche ne fait que nourrir notre désir de transplanter cette idée à Bruxelles. En 1997, nous créons le Collectif Sans Nom (CSN) et début 1998, nous ouvrons notre centre social. Le premier Paroles Nomades, journal du CSN, donne le ton : « Face à la situation de compartimentage de l’espace urbain, de la mise en boîte et de l’étiquetage de notre condition, du saucissonnage de notre réalité, de nos vies… nous supposons que, dans cette réalité-là, il reste un peu de place pour d’autres pratiques, pour d’autres idées, pour une radicalité en mouvement. Nous prenons le pari autant collectivement qu’individuellement qu’il est possible, ici et maintenant, de construire en acte la liberté, l’autonomie, la solidarité. Qu’il est possible dans cette situation d’ouvrir un autre devenir tentant de relier aussi bien les différents ensembles de la production humaine (le culturel, le social, le politique…) que la pluralité de la vie (les loisirs, la création, les rencontres, la militance…) Ce lieu nous l’appelons Centre Social. […] Nous ne sommes pas à la recherche d’un modèle qui nous dise ce que nous devons faire et penser. Nous nous inscrivons en dehors des grands courants de pensée et de pratique qui ont structuré les mouvements ouvriers et sociaux depuis un siècle. Ou plutôt, pour le dire positivement, nous aimons dans le communisme cette idée du bien commun, dans l’anarchisme, cette conception de la liberté, dans 68, cette ouverture et ce foisonnement, et dans tous ces lieux qui ont tenté ou qui essaient maintenant de vivre plus justement, cette espérance qu’il nous est possible de construire autre chose. [12] »

À travers cette expérience s’affine la question qui nous occupe depuis un petit temps déjà, celle de l’autonomie. L’autonomie ne se confond pas avec le modèle libéral d’un humain pur et sans attache ou avec sa version libérale-libertaire du tout-est-permis. Il tente, dans notre cas, d’exprimer une perspective : celle de s’approprier ses temps et ses espaces de vies. Au temps contraint du travail salarié, à ses modes de gestion et de prescription de la tâche et de la privatisation de la valeur ajoutée, nous cherchons à substituer un temps choisi articulé à nos besoins, organisé selon nos critères et dans une visée de valorisation collective. L’espace de production n’est plus lié à un espace fixe mais il peut être partout (chez soi, au café, dans des bureaux associatifs, dans la rue…) Il nous faut néanmoins des lieux qui servent « d’abris », de rencontres, de création et d’aide à l’organisation individuelle et collective. L’enjeu, ici, consiste à développer des stratégies d’obtention de moyens de production et, en même temps, d’obtention de revenu direct et indirect, qui permettent d’échapper tant à une réinsertion forcée qu’aux conditions de subsistance précaires liées aux minima sociaux.  À ce choix, qui correspond aussi à un mode de vie, s’agence une recherche au niveau de l’expérimentation des formes d’organisation collective, de création et d’intervention ­publique. L’ambition du CSN consiste en quelque sorte à fabriquer un « carrefour des luttes » où communiquent transversalement différents champs d’intervention (sans-papier, chômage, OGM…) L’hypothèse qui soutient cette perspective est la suivante : la classe ouvrière comme sujet central de l’émancipation, l’usine ou la fabrique comme lieu spécifique de la conflictualité ne sont plus, pour différentes raisons, les points d’appui et de référence. Les figures comme les lieux par où passe le conflit se conjuguent aujourd’hui au pluriel. Le contrôle du corps, des affects, des déplacements est devenu un lieu de tensions au même titre que les rapports de subordination et d’exploitation dans le mode du travail et que les modes de destructions environnementales. Dans une telle hypothèse, la difficulté devient de construire des transversalités qui ne réduisent pas les différentes singularités autour de mots d’ordres consensuels. Comme le dit Guattari, « loin de chercher un consensus abêtissant et infantilisant, il s’agira à l’avenir de cultiver le dissensus et la production singulière d’existences » [13].

Pendant un an et demi, nous essayons de conjuguer au pluriel cette idée qui nous importe : les résistances passent par les modes d’existences. Ce projet ouvre plus de questions qu’il n’en résout. Il permet aussi de rendre certaines questions politiques incontournables, pendant un temps du moins. Il nous radicalise sur certains points et nous rend plus agiles sur d’autres. Par exemple, le problème qui est le nôtre de renouer les différentes sphères de l’existence (critique de la sérialité) pose diverses questions à l’usage : premièrement, comment cette ambition évite-t-elle de fabriquer un tout, une nouvelle morale, en somme, qui prescrirait ce qui serait de l’ordre de la bonne attitude, de la bonne consommation… alternative et bio évidemment ? Autrement dit, quelles protections le groupe invente pour empêcher les différents types de prise d’otage individuelle et collective ? Une autre question qui fait signe de cette prétention au « tout » se joue autour de la difficulté que de telles démarches rencontrent dans l’accueil de l’autre, celui qui est de passage ou celle qui veut participer ponctuellement aux activités. Difficile pour cette « autre » de comprendre quelque chose ou d’avoir tout simplement une prise dans un univers de groupe où l’informalité et le copinage sont les opérateurs concrets d’adhésion. Mais cette difficulté agit également à l’intérieur du groupe. Il suffit qu’un des membres ait par exemple un enfant ou soit dans l’obligation de travailler pour que sa participation au groupe devienne problématique. Elle ne peut plus partager ce quotidien où « tout » s’élabore, se décide et se modifie… Et les réunions, en tant que points de formalisation et de rencontre, aident peu, du fait même qu’à l’inverse, elles ont tendance à avaliser ce qui se raconte dans le quotidien. « Étranger le proche » dirait Deligny, pour sortir quelque peu de cette culture « auto-référencée ». « Tracer pour étranger le proche, se mettre en suspens en tant que référence pour parvenir à penser l’autre sans le semblabiliser, pour en finir avec les énoncés du type : « il ne peut exister que de nous imiter, il ne peut être que d’être et de faire comme nous. […] Étranger le proche, une nécessité si l’on ne veut pas (s’) asphyxier sous le poids de notre propre enfermement. [14] »

Le paradoxe dans cette histoire du Collectif sans Nom se situe moins dans un tel type d’enfermement que dans un trop plein d’air [15]. Pour le dire rapidement, la vitesse qui s’empare du groupe le propulse sur une multitude de chantiers et de rencontres. La puissance qui emporte le projet nous prend et nous dépasse à la fois. On pourrait résumer cette dimension autour de trois niveaux : 1. Ignorance par rapport au hasard. Les dés sont jetés, double six ! Comment on l’a fait ? Personne ne le sait. Alchimie des forces qui se composent pour produire une étrange puissance. Axiome possible : un groupe est capable d’agencer une force corporelle sans que la pensée n’y comprenne rien. 2. Ignorance bis. Les dés se retournent tout aussi vite, sans que personne ne puisse dire qui les a bougés. Ou : à force de galoper, on ne sait plus pourquoi on le fait ni comment le faire. Axiome de base : les groupe s’agitent trop et ne pensent pas assez. Axiome de base bis : l’inverse est aussi vrai. 3. Fragilité d’une force qui vous affecte. Ambivalence d’une puissance collective qui crée dans le même geste une ligne de création et une ligne de destruction. Laquelle suit-on, ou, plus précisément, comment nous maintenons-nous sur cette crête ? Axiome possible : devenir extrêmement lent dans une vitesse inouïe et épouser les signes, les affects, de telle manière qu’ils se composent avec les forces du groupe.

Cette explosion « chaotique » aura différents effets. Un : une inflation de sollicitations qui nous entraînent dans mille et une activités. Ce que nous appellerons par la suite le ­­­syndrome du militantisme « saut de puce » ou comment se perdre soi-même dans trop de chantiers. Deux : une logique de l’urgence permanente. Autre syndrome, celui d’un temps compressant l’univers des possibles pour les ramener à une seule variable : l’agitation d’un « tout, tout de suite ». Apprendre à résister à l’urgence est devenu, par la suite, un savoir à cultiver. Trois : la réaction des pouvoirs judiciaires et policiers à nos activités. Sous-estimation de l’une des forces dont ils disposent : la peur. Moins la peur de la répression physique en tant que telle que celle qui s’immisce « clandestinement » dans le corps d’un groupe. Force qui brise, qui coupe ce dont un corps est capable et qui en même temps produit un type d’affect, de violence qui se retourne sur le groupe lui-même. Et dans ce cas-là, la « répression » n’a plus besoin de flics ou de matons pour s’exercer. Le groupe peut devenir le propre geôlier de son impuissance.

[12] Avancées, journal mensuel, Novembre 1998, p.18

[13] F. Guattari, « Les trois Ecologies », éd. Galilée, 1989

[14] G. Vella, « Etranger le proche », in Multitudes, revue n°24, Printemps 2006, p. 178-182

[15] Au Centre social, ces questions étaient présentes au niveau même de l’organisation . Par contre, au niveau de sa « scène publique », il y avait peu d’auto-référencialité. Ce lieu était bigarré. Diverses cultures s’y côtoyaient étrangement, prises, au moins, dans une affinité commune de résistance aux pratiques et aux lois racistes de l’Etat Belge. Cette diversité, on la devait au travail de sape mené par le Collectif contre les Expulsions. Hommage à lui.

^^