accueil > intro > Introduction

Une étrange schizophrénie

En juillet 1999, à la suite de l’auto-dissolution du CSN, nous sommes quelques-uns à vouloir prolonger autrement cette expérience. Avec des Liègeois-es issu-e-s du collectif « Chômeur, pas Chien », nous relançons une tentative ­d’expérimentation politique à travers le Collectif sans Ticket (CST). Une double exigence nous anime à l’époque : lutter à partir d’une situation « concrète », faire vibrer et résonner les différents problèmes rencontrés (la tarification versus la gratuité, les services publics versus la privatisation, et puis les rapports entre travailleurs et usagers, entre écologie et ­aménagement du territoire…), et construire un engagement qui, d’une part, ne confonde pas l’urgent avec l’important, la morale avec l’éthique, et d’autre part, relie savoirs profanes et savoirs experts, amitié et politique, esthétique et acte public, construction collective et expérimentation Voir à ce sujet : Collectif sans ticket, « Le Livre-accès » , Le Cerisier , Mons, 2001 et [16]… Notre problème est donc de deux ordres : d’abord, continuer à penser la politique [17] et ses modalités d’interventions à partir d’une situation ; ensuite, expérimenter des formes d’agencement collectifs. Ces deux aspects sont intimement liés. Mais il se fait que dans ce rapport, le premier aspect va largement dominer le second. Ou pour le dire autrement, le second n’existera qu’à partir de la place que lui conférera le premier. Par exemple, au cours des interventions publiques, nous cherchons à expérimenter des formes d’agencement collectif et cependant notre manière de nous organiser en interne reste très « moderne ». Peu, voire pas de pensée sur le processus du groupe ; il fonctionne comme on a toujours fait : naturellement. Étrange schizophrénie. On a beau savoir que la nature est infectée de pollution et que la condition de la pensée n’est pas naturelle, pourtant, de cette pollution et de cette condition, on n’en fait rien [18]. Schizophrénie aussi dans le fait qu’il ne nous viendrait pas à l’esprit de penser la politique et les rapports sociaux d’un point de vue naturaliste. On aurait même tendance à qualifier de réactionnaire cette pensée qui conçoit la société à partir d’un ordre naturel des choses. Mais bizarrement une partie de nos pratiques collectives s’organisent implicitement à partir de postulats issus de ces pensées. Cela devient embêtant de le dire mais croire qu’il suffit d’un peu de bonne volonté ou d’être naturel pour faire un groupe, voire un monde plus juste, c’est comme dire à un ouvrier d’aller pisser devant la porte de son patron pour que cesse l’exploitation.

En attendant donc, et à force de délaisser la pensée au profit du naturel, il nous arrive ce qui doit arriver dans ces cas-là : on s’embourbe. Rien de très fâcheux. On s’entend suffisamment bien pour ne pas trop s’engueuler. On rencontre seulement cette vieille histoire d’un tissage d’expériences accumulées et pas trop réfléchies qui finissent par s’entrelacer et par former une sacrée boule de nœuds. Celle-ci, à mesure que le temps passe, réduit ses mailles et commence à produire un sentiment d’étouffement. On essaie bien à ce moment-là de parler ensemble. Mais chaque sujet de discussion nous emmêle dans d’autres débats. On n’y arrive pas. On s’énerve face à cette impuissance à se comprendre, on se tait, on reste là, bêtes par rapport à ce qui nous arrive et on en conclut que « tout cela » est en définitive bien trop complexe. On tente alors de faire autrement, de prendre des résolutions, de changer telle ou telle chose. On y croit. À force de volonté, on veut forcer le destin. Mais la volonté est une bien faible force en comparaison de celles que mobilisent les habitudes. Celles-ci, les « bonnes vieilles », ont une intelligence sournoise. Elles se dissimulent pour mieux refaire surface, elles se cachent en dessous de la table en attendant de pouvoir s’y réinstaller quand la bonne volonté sera fatiguée.

Le problème avec cette histoire de la « pratique naturelle », c’est que, lorsqu’elle le devient moins, on n’est pas pour autant sorti de la pensée du naturel. On étouffe, en somme, doublement : de nos habitudes et de nos manières d’y faire face. Du poids du passé et de nos habitudes qui l’actualisent. De la pensée qui se perd dans la « boule de nœuds » et qui est en même temps enfermée dans des habitudes de pensée. Du corps qui souffre de cet enlacement et des kystes qui le rigidifient.

Un « pas de côté » vis-à-vis de cette pratique naturelle, c’est ce que nous tenterons alors de faire lors des six derniers mois du CST (2003). Nous appellerons cela, faute de mieux, une évaluation. On aurait pu nommer cela aussi : l’occasion de s’offrir des contraintes qui nous obligent à prendre en compte l’état non-naturel de nos communautés. Mais à ce moment-là, on n’aurait rien compris à un tel énoncé. Il nous fallait d’abord démêler des fils en vue de nous extraire et de nous décaler de nos habitudes de pensée, c’est-à-dire de produire, à propos de notre pratique, un savoir collectif. C’est autour de ces savoirs, qui nous ont souvent manqué dans nos expériences, que nous réorganisons notre travail. Il aboutira in fine à cet écrit. La première tentative d’explorer ce domaine se réalise à la suite de l’auto-dissolution en septembre 2003 du Collectif sans ticket. Avant de se séparer en tant que groupe, on s’est donné une dernière exigence : « Ne nous quittons pas sans laisser une pierre sur le bord de la route. » Cette trace a pris la forme d’un écrit d’une cinquantaine de pages, relatant cet essai de compréhension d’une expérience collective. On l’a intitulé Bruxelles, novembre 2003. Il a été transmis à ceux et celles qui ont participé au projet CST et envoyé à des ami-es. En avril 2004, après une pause [19], on reprend le fil de cette histoire là où nous l’avions laissée. On relance et on rencontre en Belgique, en France et en Espagne quelques-unes des personnes à qui on avait donné Bruxelles, novembre 2003. Les rendez-vous se succèdent, une quarantaine au total ; tantôt les échanges produisent une critique du texte, tantôt ils résonnent avec d’autres pratiques collectives, tantôt encore ils ouvrent de nouvelles questions. Avec ces matériaux en mains et les nouveaux problèmes qu’ils abordent, nous prenons le pli de poursuivre ce travail de recherche pendant une petite année. Cette période nous permet alors de frotter nos questions avec des auteurs tels que Deleuze, Guattari, Foucault, Nietzsche, Spinoza, Stengers… et avec les savoirs rencontrés lors des moments d’analyse de situation collective avec l’intervenant-formateur P. Davreux [20]. Notre critère alors est de ne pas trop nous perdre dans leurs problèmes mais bien de prolonger les nôtres. Autrement dit, nous mettons les détours par les concepts ainsi que les problèmes qu’ils charrient au service de nos questions sur les pratiques collectives. Contrebandiers ? voleurs ? usurpateurs ? traîtres ? Nous sommes sans doute tout cela à la fois par rapport à leur travail, à leurs concepts, tout en essayant pourtant de ne pas les poignarder dans le dos.

Février-mars 2005. Le processus s’épuise doucement, la matière est là, il s’agit maintenant de l’orienter vers un texte. Mais écrire, il n’y en a qu’un qui désire vraiment le faire, qui se sent en tout cas d’attaque pour « y aller ». Du coup, un léger malaise s’installe. On en parle et on réorganise l’activité en fonction. Deux d’entre nous se lancent alors, l’un directement dans l’écriture, l’autre dans un accompagnement soutenu. Les deux autres réceptionnent les textes au fur et à mesure de leur accouchement. Ils les critiquent et proposent des pistes. De juillet 2005 à juillet 2006, ce dispositif s’enrichit des regards portés par une dizaine d’autres personnes.

[16] http://www.collectifs.net/cst

[17] En septembre 1999, nous créons le groupe de recherche et de formation autonome (GReFA) qui a pour objet, a travers des formations et des séminaires, de prolonger ces questions. Lors du premier cycle de formation portant sur la critique de l’économie politique, nous formulons ces questions dans le texte de présentation « (…) Comment se fait-il que nous ayons « hérité » d’un rapport de force aussi défavorable (…) ? Où sont donc passées les transmissions collectives de génération à génération, celles des savoirs mineurs, cette mémoire des combats, et de leurs limites et de leur nécessaire réactualisation ? Enfin, toutes ces petites choses grâce auxquelles ceux qui reprennent le relais de la rébellion ne se retrouvent pas démunis, obligés de recommencer « à zéro », de commettre les mêmes conneries, les mêmes types de schémas de pensée et de pratique. »

[18] C’est là que l’on se dit que le concept de « prise de conscience » (« ah si les gens savaient ») offre de biens maigres prises.

[19] De fait, le CST s’est encore manifesté depuis : nous avons dû répondre par voie de presse aux poursuites engagées contre nous par le Tribunal correctionnel pour (entre autre)"association de malfaiteur", à la demande du Parquet et de la STIB (socièté des transports publics bruxellois).

[20] Depuis la fin des années 60, Pierre Davreux prolonge, à sa manière, une des traditions de « l’éducation populaire » née dans la résistance qui se nomme Entraînement Mantal (EM). Formateur en EM et intervenant dans le secteur associatif belge, français et québécois, il anime aussi une association « la Talvére » situé dans le Bordelais.

^^