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Propos recueillis par Grégory Pascon pour le journal "C4", dans le cadre du dossier "Les collectivités", paru en novembre 2010.

Voir en ligne: c4.certaine-gaite.org

En 2007, David Vercauteren (en collaboration avec Olivier Crabbé et Thierry Müller) publiait « Micropolitique des groupes – Pour une écologie des pratiques collectives » [1]. Un livre technique et politique, construit à partir d’expériences menées entre le milieu des années 90 et le début du troisième millénaire. Un ouvrage qui cultive la culture du précédent et nous propose quelques possibilités d’entraînement pour penser (collectivement) le collectif – toujours en train de se transformer [2]. Une tentative de nous replacer à un niveau de l’action politique que la modernité avait poussé dans l’oubli...

C4 : Qu’est-ce donc que ce niveau micropolitique – dont le livre affirme l’importance mais l’oubli ? Qu’est-ce qui s’y joue et comment ?

David Vercauteren : Il y a un présupposé dans le livre, c’est le fait de penser le monde en termes de forces – c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’identités, d’essences, de sujets fixés une fois pour toutes, mais des forces qui s’emparent d’une proposition, d’un corps. Et il n’y a pas de différence entre le choix d’un objectif et les forces qui ont réussi à s’imposer. Ces forces sont le plus souvent silencieuses dans nos groupes : elles instituent un certain nombre de rôles, de silences, un certain nombre de pratiques, mais on ne les nomme pas et on ne les travaille pas. Prenons un exemple. Si aujourd’hui, mercredi 29 septembre 2010, au lieu de faire une manif syndicale classique, tout d’un coup, il y a une bifurcation qui se produit et qu’ils se disent « on va au Palais royal, on va le prendre ! »... c’est un événement ! Mais cette bifurcation ne se décrète pas comme ça, il n’y a pas un leader qui dit « on va à droite plutôt qu’à gauche ». On peut plutôt imaginer qu’il y a eu toute une série d’agencements moléculaires, de proche en proche, et que pour finir, des forces se sont emparées du corps syndical de manière à produire cette bifurcation.

L’hypothèse, c’est qu’on a toujours deux niveaux qui se superposent dans un groupe petit ou grand. Prenons une administration : on a bien sûr de grandes découpes molaires – par exemple, au niveau de l’activation des chômeurs, ce sont les directives sensées distinguer un bon d’un mauvais chômeur. Mais, en même temps, s’effectuent des jeux de débordement : maladies, modifications réglementaires, situations où un facilitateur décidera de ne pas appliquer le règlement ou pas tout à fait... Il faut toujours avoir ces deux mouvements en tête.

C4 : Qu’est-ce qui distingue l’écologie des pratiques collectives des autres techniques de « gestion de groupe » ?

D.V. : La coupure se situe au niveau du sujet d’énonciation. C’est le « nous » du groupe qu’il s’agit de mettre en branle – ce n’est pas un expert qui va dire comment il s’agit de penser le groupe pour que le groupe aille mieux. C’est au groupe lui-même, petit à petit, à apprendre à percevoir et à sentir les mouvements et les forces qui s’emparent de lui. L’enjeu, c’est de construire un « nous » qui se donne les possibilités d’apprendre à propos de son cheminement, de son devenir. Le livre tente de nourrir cette perspective à travers l’histoire d’ expériences collectives ou depuis un certain nombre de savoirs techniques fabriqués. Comment tel groupe a fait pour dépasser une difficulté ? Qu’ont-ils inventé et à quoi nous invitent-ils à être attentifs ? Prenons l’exemple du pouvoir. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y en a pas, mais plutôt de dire qu’il est toujours affaire de relations entre forces. Il n’y a pas de moralisme à avoir. Il s’agit de penser le pouvoir comme un agencement qui irrigue, cristallise, potentialise, délimite, rend possible ou impossible... Apprendre à le nommer sous ses différentes facettes et commencer à jouer avec lui. il est pluriel, et il s’agit de se soigner de cette pathologie des groupes : la peur de la différence.

Et toute cette affaire n’est pas un truc d’évaluation comme on aime en parler dans l’associatif. Ce n’est pas après l’action ou l’événement qu’il s’agit de s’ouvrir à cette question. Pour bien souvent, d’ailleurs, la refermer aussitôt. Mais depuis le milieu, comme dit Deleuze, depuis ce que nous sommes en train de faire. C’est là que nous avons un pouvoir d’action, de transformation. Après, il est déjà trop tard, on est déjà passé à autre chose. Autrement dit, il s’agit de rendre visible tout un univers trop souvent passé à la trappe avec cette construction de la modernité qui nous projette toujours vers un salut qui viendra plus tard et évacue tout ce qui a trait à la manière de cheminer. Cette modernité qu’on peut définir avec cette rupture, instaurée par Descartes, entre vérité (connaissance) et transformation de soi. Parce que jusqu’à ce moment-là, dans la civilisation occidentale, on ne pouvait pas accéder à une connaissance si dans le geste même de cet accès, il n’y avait pas transformation de soi.

L’objectif est que le groupe arrive à augmenter sa palette de perceptions. Avec le présupposé que la bonne volonté ne suffira pas. Parce que nous sommes sur un corps social qui est travaillé depuis des siècles : on hérite de situations multiples et d’agencements qui ne poussent absolument pas à produire une connaissance, un savoir, à partir de sa propre vie. Le capitalisme n’a pas pour objet de construire du commun mais bien des abstractions très concrètes : individu, concurrence, marchandise... Nous sommes inscrits dans un milieu dévasté. Il n’y a pas que l’environnement qui est pollué, mais aussi le social et le mental. Et on vient dans les groupes avec ça. On peut dire qu’on laisse tout ça de côté, mais ce truc-là agit dans le groupe. Et il s’agit d’apprendre à faire avec sur un mode qui nous permette d’accroître nos capacités à agir.

C4 : En 2009, C4 consacrait son numéro de septembre à l’associatif. Un secteur économiquement très en vue mais qui semble en crise au niveau micropolitique. Quelle est ton expérience de ce milieu collectif-là ?

D.V. : Pour ce que je connais du milieu associatif, il y a une forme de symptôme récurrent que l’on entend à partir de questions que se posent des travailleurs ou des membres d’asbl. Des questions qui se posent à partir du moment où l’association s’inscrit un peu dans la durée. « Qui sommes-nous ? », « qu’est-ce, finalement, cette association que nous défendons ? », « que voulons-nous ? », « à qui sert-on ? », « est-ce qu’on sert notre public ou est-ce qu’on sert le pouvoir ? ». Des questions qu’on peut résumer comme une crise autour du sens. Ce symptôme nous dit qu’il y a d’autres forces qui se sont emparées du groupe entre le moment où il a émergé et celui où il se pose ces questions. Et entre les deux périodes, les mutations qui s’opéraient au sein de ce groupe n’ont pas été pensées.

Il y a une force qu’il faut nommer à un moment donné, parce qu’elle est assez répétitive pour pouvoir la voir à l’œuvre. Cette force, c’est celle du désir de conservation. On peut la caractériser de différentes manières.

Premièrement, c’est une force interne. Après la période initiale de bagarre – où l’association fait telle activité parce qu’elle a quelque chose à dire, parce qu’elle a quelque chose à faire avec le dehors – il y a cette force de l’interne qui s’empare d’elle. C’est l’enregistrement, la stabilisation, à un moment donné, des rapports de force internes, c’est le maintien des acquis au niveau matériel, financier et aussi des réseaux. Cette force interne, sa caractéristique première est d’enregistrer les acquis de la première période. C’est pour cela que je la nomme « force de se conserver ».

Son deuxième aspect, c’est de modifier le rapport entre dehors et dedans. Au départ, l’association avait porte et fenêtres ouvertes : les gens rentrent et sortent, ça bouge, il y a de l’émulsion, les nouvelles activités amènent de nouvelles personnes qui restent six mois ou un an... entre le dehors et le dedans, la distinction est faible. Avec l’arrivée de cette force de l’intérieur, il y a un rapport qui change : c’est le dedans qui commence à proposer des services au-dehors. Il y a une mutation de rapport qui est en train de s’effectuer. Ce n’est plus le dehors qui vient dans le dedans – avec une circulation en permanence —, mais le dedans qui commence à devenir un prestataire de service pour un dehors. D’où l’apparition de termes comme celui de « public cible » et de questions corollaires.

Le troisième niveau, c’est une inversion entre les moyens et les fins. Les moyens deviennent les fins : les objectifs initiaux du genre « populariser l’art populaire » sont retravaillés par le désir de se conserver. Et les moyens à enregistrer (bureaux, subsides, force de travail qu’il s’agit de préserver et de maintenir) deviennent la priorité.

Je crois qu’à un moment donné, il faut avoir un diagnostic un peu lucide de l’état de son corps. Si c’est ça qui anime le groupe, il faut en tirer des conclusions. Soit il faut à nouveau du dehors, et se pose la question du comment on va faire pour créer de nouvelles machineries qui nous rebranchent sur le dehors. Quitte à ce que ce branchement nous fasse disparaître. Ou, alors, tirer une conclusion encore plus radicale : « nous avons fait de belles choses mais aujourd’hui, est-ce que ça a encore un sens de perdre la plus grande partie de son énergie à chercher des subsides et à maintenir le personnel pour continuer à bosser ? » Il n’y a pas de drame à tout ça, on mute régulièrement dans la vie, comme le lézard qui change de peau. Ce qui est dramatique, s’est de s’engluer dans du mou, sans plus de vision, ni d’énergie, parce que là, quand on s’installe là-dedans, ça devient souvent mesquin, petit... Chacun garde son petit bout de territoire, de pouvoir et crache dans l’œil du voisin.

[1] Paru aux éditions HB, l’ouvrage sera bientôt ré-édité aux Prairies Ordinaires (sortie prévue en janvier 2011).

[2] Pour une version (beaucoup) plus longue de l’entretien, voir le site de C4 : http://c4.certaine-gaite.org/

^^