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 Prendre en compte

Dans un livre à redécouvrir, L’Anti-Œdipe, Deleuze et Guattari posaient le problème suivant : « Pourquoi beaucoup de ceux qui ont ou devraient avoir un intérêt objectif révolutionnaire gardent-ils un investissement préconscient de type réactionnaire ? Et plus rarement, comment certains dont l’intérêt est objectivement réactionnaire arrivent-ils à opérer un investissement préconscient révolutionnaire ? Faut-il invoquer dans un cas une soif de justice, une position idéologique juste, comme une bonne et juste vue ; et dans l’autre cas un aveuglement, fruit d’une tromperie ou d’une mystification idéologique ? Les révolutionnaires oublient souvent, ou n’aiment pas reconnaître, qu’on veut et fait la révolution par désir et non par devoir. [1] » Il est, en fait, loin d’être évident que l’intérêt affiché dans un groupe pour telle ou telle ambition ou prétention coïncide nécessairement avec les désirs qui le traversent. On peut très bien avoir un intérêt, même objectif, à vouloir transformer ou renverser une structure de pouvoir et désirer dans le même temps maintenir ou même acquérir ce même pouvoir. Les révolutions du xxe siècle nous ont appris que le fait de changer un pouvoir d’État ne modifiait pas pour autant les modalités selon lesquelles il s’exerçait, ni n’ôtait le désir de ce pouvoir.

Le point de vue micropolitique nous rappelle donc cette évidence : on n’investit pas un projet par pur dévouement, par la seule raison de la conscience. On amène aussi dans un projet son histoire, sa culture, sa langue, ses rapports aux pouvoirs et aux savoirs, ses fantômes et ses désirs. Ceux-ci ne sont pas à proprement parler individuels, privés mais s’inscrivent dans une multitude de rapports géographiques, sociaux, économiques, familiaux… qui imprègnent plus ou moins fortement nos corps.

Or, il semble que ce problème soit souvent mis de côté dans les pratiques collectives. Quelles en sont les raisons ? Comment se fait-il que la dimension micropolitique soit si étrangère à nos manières de construire du commun ? Ces questions ouvrent un chantier qui nous dépasse largement. Avançons que, du point de vue qui nous intéresse ici – à savoir celui des groupes engagés dans des luttes sociales, politiques, culturelles et inscrits dans cette zone géographique qu’est l’Europe – l’histoire du mouvement ouvrier imprègne peu ou prou leur culture actuelle et qu’elle est sans doute pour quelque chose dans cet oubli, dans cette mise à l’écart de la micropolitique. Explorons succinctement cette hypothèse.

[1] Deleuze et Guattari, “L’Anti-Oedipe, capitalisme et schizophrénie”, « Les Editions de Minuit », Paris, 1972, p.412

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