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 « C’est un front secondaire ! »

La culture du mouvement ouvrier a fabriqué pendant un siècle et demi une certaine manière de concevoir l’art, la politique, la vie… Celle-ci avait pour conception majoritaire l’appartenance à une classe, ce qui renvoyait à la question du rôle occupé par celle-ci dans le processus de production. La synthèse ainsi produite autour de la classe ouvrière a permis de capter un certain nombre de forces disparates à travers des nouveaux buts sociaux, des nouveaux modes d’organisation et des nouveaux moyens d’action. Mais cette synthèse a aussi eu divers effets paradoxaux. Citons en deux. L’un consista en une réduction de la diversité constitutive du mouvement autour d’une figure centrale : l’ouvrier mâle des usines. L’autre fut d’incorporer en son sein une partie du programme politique et ­économique de la bourgeoisie. La Science, le Progrès, l’Uni­­­versalisme, la position de la Vérité étaient (et sont encore d’ailleurs, du moins pour une grande part des structures issues de cette période) des références partagées. Celles-ci ont produit également un certain nombre de dichotomies : corps/âme, raison/sentiment, public/privé, collectif/individu… qui ont structuré partiellement les modes de pensée et ­d’organisation.

Un des effets de cette synthèse culturelle produite dans et par le mouvement ouvrier a été de créer une habitude, celle de balayer d’un revers de la main la micropolitique et de la cataloguer comme étant porteuse d’une dérive subjectiviste. Le problème était « ailleurs » : d’une part, dans la position objective de classe, l’évolution des rapports de forces dans l’appareil de production, les enjeux stratégiques qui en découlent et, d’autre part, dans la construction du parti, dans la conscientisation des masses et dans la stratégie de la prise du pouvoir… Le reste était secondaire. Et ce « reste » (l’écologie, les questions de genre, les problèmes d’affects, de désirs, les formations de langage…), quand il était investi, l’était dans un rapport de subordination à ce pôle macropolitique [2].

Cette découpe entre ce qui est considéré comme faisant partie des problèmes à prendre en compte (la macropolitique) et ce qui n’a pas à l’être ou alors subsidiairement (la micropolitique) a produit non seulement un impensé de la dimension de l’écologie des pratiques mais a aussi fabriqué un type de gestion collective des désirs, des sentiments, des moments de fatigue… Que faire d’autre, en effet, que de gérer le désordre de « l’économie politique des désirs » quand on s’interdit d’apprendre de lui [3] ? On gère donc, par l’évitement, par le déplacement ou l’exclusion et par la discipline. Par exemple, des groupes donnaient (et donnent peut-être encore ?) un « congé politique » à ceux ou celles qui étaient prises de fatigue ou qui « pétaient les plombs ». Certains partis communistes, jusque dans les années soixante, disposaient d’une « police » interne chargée de réguler ces dimensions « personnelles ». Ainsi, la sexualité d’un membre du parti devait-elle être irréprochable (« Nous créons l’homme nouveau » ; « Ne laissons pas nos ennemis nous attaquer sur des affaires de mœurs »), de telle sorte que, si l’un ou l’autre « gambadait » trop souvent et se faisait prendre, il devait s’expliquer devant une instance du parti. Les inimitiés devaient quant à elles être tues, sauf si cela devenait trop important ; les sentiments de même, vu que la ligne était imposée par ailleurs, à partir d’autres critères plus sérieux, plus « objectifs », et que… « le Parti a toujours raison » [4].

Aujourd’hui cette conception a sans doute changé de formes, de masques mais un même ethos continue de se propager. Cela se traduit, d’un côté, par un discours et une réflexion portant sur les axes considérés comme essentiels au projet (programmation culturelle, déclaration publique ou « image de marque », action politique…) et, d’un autre, « quand on a le temps », quand on en a fini avec « les choses sérieuses », il y a les questions relatives au « reste ». Questions que l’on relègue en règle générale dans ce grand moment fourre-tout que l’on appelle « l’évaluation » (ou plus régulièrement dans le point « divers » de l’ordre du jour). Mais même dans cette perspective, le « reste », s’il est finalement considéré, n’échappera pas à l’option suivante : l’évaluation sera visitée à partir de la macropolitique, c’est-à-dire à partir des grandes lignes prédéfinies : avons-nous atteint nos objectifs ? Quels ont été les dysfonctionnements et les erreurs d’analyses et comment y remédier ?

Il semble, si l’on suit cette hypothèse, que la micropolitique dans cette culture ne dispose pas d’un terrain fertile. Mais il est probable aussi que le fait de faire émerger cette question a été compliqué par l’existence même de ceux qui actuellement ont gagné la lutte à propos de ce qui est possible et pensable pour ce « monde ».

[2] Avec, comme soutien théorique, la distinction entre l’infrastructure (économique) et la superstructure (idéologique, culturelle, esthétique…).

[3] Voir, par exemple, le film de R. Goupil, “Mourir à trente ans”, 1982.

[4] Il se peut d’ailleurs que cette culture des luttes idéologiques, qui a tant marqué l’histoire des mouvements révolutionnaires et réformistes, soit une manière de traduire les rapports micro-politiques dans un langage socialement admis par le groupe ou par le parti.

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