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 La capture de l’affect

Ouvrons un nouvel aspect de ce problème de la micropolitique dans son rapport cette fois au capitalisme. En 1986, Félix Guattari écrivait dans Les Années d’hiver que la dimension de la micro-politique prenait un nouveau relief en lien avec les modifications du « capitalisme mondial intégré » : « Un certain type de subjectivité, que je qualifierai de capitaliste, est en passe d’envahir toute la planète. Subjectivité de l’équivalence, du fantasme standardisé, de la consommation massive de réassurance infantilisante. […] Elle n’engage pas seulement les formations d’idéologies conscientes, mais également les affects collectifs inconscients. [5] » Aujourd’hui, quelle est donc la question de la micropolitique des groupes après trente années de restauration capitaliste ou de « révolution conservatrice » ?

Dressons rapidement l’un ou l’autre trait en commençant par un « détour ».

L’ethnologue et cinéaste Jean Rouch a été invité en 1957 par une communauté du Ghana, les Haouka, à venir filmer leurs rituels et danses de possessions. Les Haouka avaient adapté leur culture traditionnelle aux nouveaux dieux modernes (la locomotive, les médecins, les gouverneurs…) qui produisaient des désordres, notamment mentaux. À la fin de chaque semaine, la communauté se réunissait dans un village pour soigner les différentes violences et humiliations infligées sur les lieux de travail ou dans la rue par le régime colonial britannique. Les désordres psychiques étaient traités par des rituels collectifs, par des danses et des techniques de transe. À ce moment-là, chacun pouvait réincarner la figure de l’oppresseur, de celui qui l’avait blessé : l’un devenait le gouverneur, l’autre le contremaître ou le curé… Les maîtres fous [6] expose la manière dont la communauté Haouka s’y prend pour se guérir des poisons injectés par le pouvoir ­­colonial.

Frantz Fanon, médecin algérien, écrivait au même moment : « Le colonialisme accule le peuple dominé à se poser la question constamment : qui suis-je en réalité ? Les positions défensives nées de cette confrontation violente du colonisé et du système colonial s’organisent en une structure qui révèle alors la personnalité colonisée. Il suffit simplement pour comprendre cette “sensitivité” d’étudier, d’apprécier le nombre et la profondeur des blessures faites à un colonisé pendant une seule journée passée au sein du régime colonial. Il faut se souvenir en tout cas qu’un peuple colonisé n’est pas seulement un peuple dominé. [7] »

Ce processus de colonisation est-il « réservé » aux seuls peuples « barbares » vivant au-delà des frontières de la Méditerranée ? Ne fallait-il pas également civiliser les populations européennes ? En 1885, lors des débats parlementaires visant à l’instauration de l’école républicaine, Jules Ferry affirmait déjà que : « Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. » Un droit mais aussi un devoir : « Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Francis Imbert, qui rapporte ces paroles dans son livre Pour une praxis pédagogique [8], note que les positions de « supérieur » et « d’inférieur », de Civilisé et de Sauvage, se transfèrent d’un champ à l’autre : de la colonisation à l’école et inversement. Ce transfert constitue une opération de légitimation : il est aussi ­­légitime de soumettre le territoire Enfance à une entreprise de colonisation qu’il l’est d’y soumettre des civilisations décrétées inférieures. Inversement, c’est parce qu’elles sont définies comme demeurées en « enfance » que certaines civilisations sont destinées à subir une « civilisation ». Et ce processus de « colonisation interne » ne vise pas seulement l’enfance, mais bien l’ensemble du vivant constitué en population et ce, à travers la gestion de la santé, de l’hygiène, de l’alimentation, de la sexualité… Un traité, écrit en 1898 et portant sur l’allaitement, exprime cette idée : « Dans le peuple, les soins dont on entoure les enfants sont encore ceux qui sont enseignés par des aïeuls. Les mères pauvres consultent plus volontiers l’herboriste du coin que le médecin du bureau de bienfaisance. Aussi est-ce une véritable guerre que l’on est obligé de faire aux préjugés et aux remèdes dits de bonne femme. [9] »

Michel Foucault, quant à lui, voit dans ce tournant « moderne » l’instauration d’un nouveau régime de pouvoir. Il utilise le terme de bio-politique pour désigner la manière dont le pouvoir tend à se transformer à la fin du xviiie siècle. Moment où se construit un régime de pouvoir « disciplinaire » qui a pour objet d’une part de contraindre et d’habituer les « individus » aux nouveaux types de production (la grande industrie), et d’autre part de s’immiscer dans la vie elle-même, c’est-à-dire dans le langage, les affects, les désirs, la sexualité, bref le corps tout entier. Obtenir donc des individus des prestations productives, en modulant et en intégrant le corps, les gestes, les rythmes dans la machine industrielle. Ce gouvernement des individus est complété par un contrôle des populations à travers une série de « bio-pouvoirs » qui administrent la vie (hygiène, démographie…) de manière globale afin de permettre une maximalisation de la reproduction de la valeur. Autrement dit, la vie fait désormais partie du pouvoir [10] .

Au cours des trente dernières années, ce mode de pouvoir a pris une nouvelle vitesse et s’est focalisé toujours davantage sur la production de la subjectivité. Les nouvelles techniques, audiovisuelles et publicitaires entre autres, essayent dès notre plus jeune âge de nous faire intégrer des modes de signification en rapport avec les systèmes hautement différenciés de la production. Elles sont en quelque sorte les nouvelles matrices qui modèlent l’imaginaire, injectent des personnages, des scénarios, des attitudes ; elles imposent, en somme, toute une micropolitique des relations. À côté de (ou de façon adjacente à) ce système de production de signes s’élabore au sein de l’entreprise une nouvelle doctrine : « Toute prise en compte d’éléments personnels dans le jugement que porte […] l’entreprise sur [le travailleur] est a priori considérée comme un risque d’empiètement sur la vie privée. Il est clair qu’un tel schéma […] est aujourd’hui devenu totalement obsolète. L’élaboration d’une vision de l’avenir de l’entreprise, la conception stratégique, l’animation d’équipes de travail, la création de réseau de relations en appellent à des qualités qui vont très au-delà de la seule compétence technique et qui mobilisent la personnalité tout entière. [11] »

Mais ce mode de relation de pouvoir, qui a pour objet la vie et ses conduites, ne réduit pas pour autant cette vie à un mode unique de relation. « Il faut, pour que s’exerce une relation de pouvoir, qu’il y ait toujours des deux côtés au moins une certaine forme de liberté. Même quand la relation de pouvoir est complètement déséquilibrée, lorsque vraiment on peut dire que l’un a tout le pouvoir sur l’autre, un pouvoir ne peut s’exercer sur l’autre que dans la mesure où il reste à ce dernier encore la possibilité de se tuer, de sauter par la ­­fenêtre ou de tuer l’autre. Cela veut dire que, dans les relations de pouvoir, il y a forcément possibilité de résistance, car s’il n’y avait pas possibilité de résistance – de résistance violente, de fuite, de ruse, de stratégies qui renversent la situation, – il n’y aurait pas du tout de relation de pouvoir. [12] » Il y aura, alors, des états de domination.

[5] F.Guattari, “Les années d’hivers”, éd. Barrault, Paris, 1986, p.229

[6] J. Rouch, coffret DVD, éd. Montparnasse, Paris , 2004

[7] F. Fanon, “Les damnés de la terre”, éd. Maspero, Paris, 1961, p.178.

[8] F. Imbert, « Pour une praxis pédagogique », éd. Matrice, 1985, Vigneux p.165

[9] Cité dans L.Boltanski, “Prime éducation et morale de classe” ; éd. de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1984, p.34 ; voir également : Revue Recherches, “Disciplines à domicile, l’édification de la famille”, n°28, éd. Recherches, Paris ,1977.

[10] Voir sur ce sujet M.Foucault, “Il faut défendre la société”, éd. Gallimard, Paris, 1997, et Judith Revel, “Le Vocabulaire de Foucault”, éd. Ellipse, Paris, 2002.

[11] L. Boltansky et E. Chiapello « Le nouvel esprit du capitalisme », ed Gallmard, 1999, p. 132

[12] M. Foucault « Dits et Ecrits IV », ed. Gallimard, 1994, p. 720

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