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 La création d’une culture de soi

Prendre en compte que nous ne sommes pas extérieurs aux relations de pouvoir (localisées par exemple dans une structure d’État) mais que celles-ci sont immanentes à nos pratiques nous pose la question suivante : quels sont les procédés, usages que le groupe met en œuvre, invente afin de s’approprier ou se réapproprier une culture de soi ? Autrement dit, notre problème n’est pas seulement d’avoir des groupes actifs et intelligents sur la nature du système monde capitaliste, mais qu’ils se rendent aussi capables de penser et de construire leurs agencements collectifs. Car ceux-ci ne sont pas moins modelés par le système qu’ils dénoncent par ailleurs.

La micropolitique se noue autour de ce problème. Elle n’est pas un supplément d’âme pour un groupe en détresse ou actif, elle investit, au même titre que la macropolitique, mais à des échelles différentes, les mêmes objets sous des formes différentes. Le sexe, l’argent, l’esthétique de soi… agissent aussi bien au niveau macro (par ex. la circulation monétaire, l’image télévisuelle de la femme…) qu’au niveau micro mais sous des formes autres. Et l’un l’autre se relancent, se lient, non pas sous un mode de subordination ou de contradiction mais comme une disjonction inclusive qui « affirme les termes disjoints, les affirme à travers toutes leurs distances, sans limiter l’un par rapport à l’autre ni exclure l’un de l’autre, (et c’est là) peut-être le plus haut paradoxe [13] ». « Soit ceci et soit cela » au lieu de « ou bien ceci, ou bien cela ». Inclusion de l’un dans l’autre : les termes ­diffèrent l’un de l’autre, ils sont distincts et distinguables, mais en même temps, ils sont (partiellement) inclus l’un dans l’autre, ils existent (partiellement) l’un par l’autre et interagissent.

Ce qui nous importe ici est donc de penser ce « soit » de la micropolitique, sa singularité, pris dans des agencements de pouvoir et des pratiques de libertés. À ce niveau, la question n’est pas de nous libérer d’un État oppressif ou sous la coupe du capital en revendiquant des droits individuels ou des conventions collectives puisque c’est l’État qui est matrice d’individualisation : « Sans doute l’objectif principal au­jourd’hui n’est-il pas de découvrir, mais de refuser ce que nous sommes. Il nous faut imaginer et construire ce que nous pourrions être pour nous débarrasser de cette “double contrainte” politique que sont les individualisations et la totalisation simultanées des structures du pouvoir moderne. Le problème à la fois politique, éthique, social, et philosophique qui se pose à nous aujourd’hui n’est pas d’essayer de libérer l’individu de l’État et de ses institutions, mais de nous libérer, nous, de l’État et du type d’individualisation qui s’y rattache. Il nous faut promouvoir de nouvelles formes de subjectivité. [14] » Et celles-ci se construisent non pas à coup de bonne volonté, qui est encore une des formes du pouvoir moderne, mais à partir d’un art de faire, c’est-à-dire d’artifices qui obligent à prendre en compte dans nos pratiques collectives le caractère immanent des modalités d’exercice du pouvoir, la manière dont celles-ci fabriquent nos corps et nos manières de penser, et qui nous poussent, dans le même geste, à chercher de nouvelles façons de se rapporter à soi et d’agir ensemble.

La question est, aujourd’hui : de quelles techniques et savoirs collectifs avons-nous besoin en vue de soigner et de conjurer ces empreintes corporelles qui affectent nos capacités d’agir et de penser et tendent à nous rendre impuissants ?

>> Pour prolonger sur cette dernière question, lire Artifices et Souci de soi ; sur la question des relations de pouvoir, voir Pouvoir et sur ce dont nous sommes capables dans ce type de régime, lire Scission.

[13] G.Deleuze-F.Guattari, “L’Anti-oedipe, Capitalisme et Schizophrénie”, éd. de Minuit, Paris, 1972, p.90

[14] M. Foucault « Dits et Ecrits IV », ed. Gallimard, 1994, p.232

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