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par Frédéric Thomas, dans la revue Dissidences

Voir en ligne: Notes de lecture sur le site de Dissidences

Voilà un bien beau livre ! Tant par sa forme, que par la liberté de ton adoptée et le sujet abordé. Sous une couverture rose aux dessins blancs, le livre de David Vercauteren, « Micropolitiques des groupes », ouvre un horizon sur la vie associative et les pratiques collectives d’autant plus utile et nécessaire qu’il est le plus souvent ignoré ou occulté. Le parti pris de cet essai est qu’on ne naît pas groupe, on le devient. Or, c’est justement ce devenir des groupes – leur création, développement, crise,... – que l’ouvrage analyse à travers de multiples exemples et une série « d’entrées » – de « pouvoir » à « puissance » en passant par « fantômes », « silence », « artifices »,... – qui sont « comme une mosaïque de situations – problèmes que l’on peut rencontrer dans une expérience collective ».

Les auteurs (ont également collaboré au livre Thierry Müller et Olivier Crabbé) ont décidé de « mettre autant que possible de côté » le contexte macro-politique, non pas pour nier ou sous-estimer son impact sur les groupes, mais pour opérer un réagencement, un reclassement des questions politiques en mettant l’accent sur « le champ du micro-politique ». Il y a à cela une raison historique et un choix stratégique. Le mouvement ouvrier dans son ensemble a intégré – a été « colonisé » par – la culture moderne et capitaliste, et son ordre de divisions (entre la pensée et le corps, la raison et les sentiments,...) pour se focaliser sur le macro-politique et ignorer royalement ou reléguer comme questions secondaires, non politiques, inactuelles (leur actualité viendrait après le succès de la révolution ; en attendant...) : le désir, l’art, l’amour,... Par ailleurs, la non prise en compte de la micro-politique reproduit et relaie l’impuissance des groupes, cette incapacité à « se penser », à se réinventer, à mieux peser sur les interactions avec le macro-politique. Dès lors, faute de cette intelligence, le fonctionnement des groupes n’est pensé que comme « extérieur » ; conséquence ou réaction aux injonctions d’un contexte surdéterminant, voire écrasant.

Au contraire, l’ambition de cet ouvrage est d’interroger les pratiques collectives du « dedans », à partir non seulement du quotidien des groupes – le langage, le désir,... –, mais aussi de leur fonctionnement – les assemblées, les réunions, la prise de décision, les jeux de pouvoir,... – et, enfin, de leur vie – évaluation, événement, scission, subsides, autodissolution,... De la sorte, les auteurs permettent de pointer du doigt une série de pièges potentiels ou de points aveugles au sein des groupes ; pièges qui émergent à force de s’en tenir uniquement à ce qui est explicite et de croire que la dynamique d’un groupe va de soi ou qu’un peu de bonne volonté suffit pour tout régler.

Le livre se concentre essentiellement sur les apports théoriques de quatre penseurs : Deleuze, Guattari, Foucault et Stengers. De situations et d’exemples concrets (dont celui de la clinique La Borde, étudié de manière éclairante), le livre tire des récits, des pistes, et suggère des « artifices » et des « dispositifs ». L’enjeu est de dégager l’instituant de l’institution, en démontant leur décalage et en insistant sur le fait que la puissance et la richesse de relations au sein d’un collectif constituent « un défi pratique qui est loin d’être gagné d’avance et ne l’est jamais une fois pour toutes ».

On peut regretter que ce qui se voulait une expérimentation – mettre en avant une pensée de l’affirmation – devienne un règlement de compte vite expédié avec la dialectique et la « négativité », identifiés pêle-mêle avec les « passions tristes », la « souffrance » et la « pensée chrétienne ». En réduisant ainsi toute une tradition minoritaire de la dialectique négative (qui va de Marx – de certains de ses écrits du moins – à Debord, de Bakounine à l’École de Francfort, en passant par le surréalisme et Benjamin), à une « culture du ressentiment », on passe à côté d’expériences et de réflexions micro-politiques dont il aurait été intéressant sinon de s’inspirer, du moins de rencontrer. C’est d’autant plus dommage que l’ambition du livre est de développer des savoirs nomades et des pratiques qui constituent « une culture des précédents ». Or, cela suppose au minimum des « précédents », dont on risque ici de faire l’économie, et dont l’absence, en retour, dessine un mouvement ouvrier par trop homogène dans son « stalinisme ».

Reste que ce livre est un précieux outil pour tout groupe qui démarre, se développe ou est en crise. Il lance une joyeuse invitation à expérimenter, multiplier, se réapproprier des savoirs mineurs qui correspondent à nos manières de faire et à nos pratiques collectives, et cherche à faire circuler la mémoire des combats pour se nourrir « des cultures de la fabrication collective ».

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