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Publiée le 21 janvier 2008 par Pascal Nicolas-Le Strat dans la revue en ligne Le Panoptique.

Voir en ligne: www.lepanoptique.com

Micropolitiques des groupes est issu d’expériences militantes dans lesquelles les auteurs ont été impliqués. Thierry Müller et Olivier Crabbé ont collaboré avec David Vercauteren à l’écriture de l’ouvrage. Une question structure l’ensemble du livre : comment, sur nos différents terrains militants, mutualiser nos réussites et nos échecs et éviter la psychologisation et la dramatisation des relations, l’enfermement dans des rôles convenus, la reconduction des schémas organisationnels les plus conservateurs ? Comment concevoir et faire vivre une « culture des précédents » qui nous permette de tirer les enseignements d’une pratique et d’en faire bénéficier les nouveaux groupes militants ? Ce livre nous invite à expérimenter de nouvelles façons de faire en groupe en nous montrant aussi attentifs à nos modes d’existence collective qu’à nos modes d’intervention sur le monde.

Souvent, les groupes militants ou les collectifs de travail développent un savoir ambitieux quant à l’objet de leur intervention ou la nature de leur activité, mais, paradoxalement, se montrent incapables d’exercer la même attention vis-à-vis de leur pratique de groupe. Ils feignent d’ignorer que le groupe construit sa propre écologie et que cette écologie requiert des techniques et des savoirs spécifiques pour se développer et se mouvoir, pour associer les trajectoires et entrecroiser les désirs (p. 196) [1]. Pourtant, ce sont bien ces savoirs du collectif sur le collectif qui fabriquent nos réussites, notre créativité et nos échecs (p. 7). Pourquoi cette dimension essentielle de notre vie en collectivité nous reste-t-elle si étrangère ?

L’ouvrage de David Vercauteren, écrit en collaboration avec Thierry Müller et Olivier Crabbé, investit vigoureusement cette question et le fait sur trois plans tout à fait indissociables : les cadres théoriques qui nous servent d’appui et de relais pour penser notre biotope collectif (p. 196) [2], les protocoles que nous expérimentons et dont nous attendons des effets constructifs pour notre vie en groupe, notre capacité d’apprendre d’une expérience commune et de transformer ainsi la manière dont nous nous rapportons à nous-mêmes et aux autres. La grande qualité du livre tient à cette articulation toujours maintenue entre ces trois plans. À la suite de Félix Guattari, l’auteur encourage donc les groupes à mener un travail d’analyse sur eux-mêmes en même temps qu’ils engagent un travail politique – mais aussi social ou artistique – avec l’extérieur (p. 53).

Parmi les nombreuses questions travaillées dans le livre, nous en retenons cinq.

 1. La personnalisation des erreurs et des réussites, la psychologisation des événements

Comme le souligne l’auteur, dans une situation donnée, on peut considérer qu’une personne s’est comportée comme un salaud, et il est parfois tout à fait légitime de penser les choses en ces termes (p. 133). Néanmoins, l’essentiel du problème subsiste. Lorsqu’une crise survient, par-delà les actes incriminés ou les responsabilités engagées, le groupe se trouve confronté à sa propre histoire. Comment se fait-il que tel acte ou comportement soit devenu possible ? (p. 186) La question prend alors une toute autre ampleur ; elle se ramifie et interpelle l’ensemble des relations et des fonctionnements constitutifs du groupe. La psychologisation – au sens d’une personnalisation de la responsabilité de ce qui s’est déroulé, ainsi que la définit l’auteur (p. 181), bloque la réflexion collective en la focalisant et en la fixant sur une dimension unique et envahissante, celle du ressenti ou du ressentiment. L’absence d’élaboration du problème laisse libre cours à la stigmatisation (il s’est mis de lui-même en dehors du groupe), à la psychologisation (il a voulu nous tromper), au révisionnisme (il n’a jamais été complètement clair avec nous) et, pour finir, à toutes sortes de propos moralisateurs. Comment nommer ce problème devenu, par la force des choses, commun à l’ensemble du groupe ? Comment le caractériser, lui qui, de fait, construit du commun – serait-il triste et négatif – dans la mesure où il implique tous les membres du collectif ? L’effort engagé pour penser la situation, et pas seulement la juger, peut laisser espérer ou entrevoir un autre déroulement de l’histoire : non pas une situation qui précipite vers le pire (p. 179), mais la possibilité donnée à chacun de revisiter ses blessures, de « passer de la peur de « revivre cela », avec tout le cortège d’impuissances que cela mobilise, à un désir de réessayer une expérience collective mais... autrement » (p. 187).

 2. « Problémer » plutôt que solutionner, « problémer » avant de solutionner (p. 137)

Le groupe est un écosystème qui expérimente et sélectionne « dans une infinité de rapports (géographique, sexuel, organisationnel, linguistique...) ceux qui lui conviennent à un moment donné » (p. 153). Il tâtonne et expérimente. Il fabrique continuellement les problèmes qui font sens pour lui et donne corps à son histoire. Chaque problème – pas simplement rencontré, comme on le formule trop facilement, mais surtout construit et élaboré – représente une opportunité : une occasion pour le groupe de reparcourir sa propre histoire, une circonstance nouvelle qui incite chacun à s’éloigner du rôle dans lequel il s’est établi, un contexte différent qui oblige le collectif à se réimpliquer dans son projet et à farfouiller dans ses propres ressources ou encore un événement qui redistribue l’agencement de la situation (p. 88). Le problème fabrique de l’histoire en ce qu’il marque une discontinuité. Problémer construit du commun par la réflexion collective qu’il implique. L’auteur fait très nettement la différence entre « problémer », c’est-à-dire le passage d’un problème qui se pose au groupe à un problème que se pose le groupe, et « solutionner ».

« L’un est affaire d’invention : on crée un problème, il n’existe pas tout fait. L’autre est plutôt affaire de découverte : il s’agit de chercher dans les possibles d’une situation les solutions aux problèmes posés. L’enjeu consiste à fabriquer les problèmes, à essayer de les poser, des les formuler au mieux et au plus loin de ce que l’on peut, de telle sorte que certaines solutions s’élimineront toutes seules et que d’autres solutions, bien qu’elles restent à découvrir, s’imposeront d’elles-mêmes [3]. »

Et l’auteur insiste sur le fait que les solutions que découvrira le groupe seront d’autant plus créatives et pertinentes que le problème aura été élaboré avec patience et minutie (p. 138 et 144). Les problèmes sont, bien sûr, de natures extrêmement diverses. Un exemple introduit par l’auteur retient particulièrement notre attention :

« [I]l suffit qu’un des membres [du groupe militant] ait par exemple un enfant ou soit dans l’obligation de travailler [à l’extérieur] pour que sa participation au groupe devienne problématique. [La personne] ne peut plus partager ce quotidien où « tout » s’élabore, se décide et se modifie [4]... »

Est-ce que cette situation-problème va retenir l’attention du groupe ? Est-ce qu’elle fera signe pour lui ? Est-ce qu’elle sera réellement élaborée en tant que problème – un problème impliquant l’ensemble du collectif, interrogeant ses modes de fonctionnement et l’incitant à expérimenter de nouveaux protocoles d’activité ?

« Dans un cas, [cet événement] qui se produit va renforcer en sourdine [une] fêlure silencieuse. Dans un autre cas, cela va agir comme un signe : ‘Ce n’est plus possible de fonctionner comme avant’. Dans une autre hypothèse encore, cela va simplement provoquer un peu de bruit, avant que le silence revienne [5]. »

De quels savoirs et techniques le groupe doit-il se doter pour devenir plus réceptif et attentif aux nombreux signes émis par lui et à travers lui ?

 3. La sensibilité du groupe aux mutations qui le parcourent (p. 8)

Les situations vécues collectivement ne cessent de faire signe à condition que les personnes y soient sensibles (p. 86). Un signe, lorsqu’il attire réellement l’attention du groupe et suscite son intérêt, ne le renvoie pas à son ignorance, mais, au contraire, le sollicite dans son savoir ; il le mobilise et l’oriente (p. 87). Il devient en quelque sorte un guide pour la pensée même si ce guide entraîne le groupe sur des terrains incertains. Le groupe se fraye alors un chemin parmi les nombreux signes dont il se saisit ; il développe son savoir à partir d’eux et avec eux. Ces signes lui offrent une prise partielle sur la réalité – une fixation provisoire – à partir de laquelle un processus de réflexion et de création peut s’amorcer. Cette écologie des signes est donc essentielle, car c’est bien de cette façon que le groupe construit son rapport à lui-même : ce qu’il rend bruyant ou maintient silencieux, ce qu’il met en mot ou en geste, ce qu’il rend visible ou laisse inaudible, la part qu’il accorde à un événement ou l’indifférence qu’il entretient savamment, ce qu’il valorise et ce qu’il disqualifie... Devenir sensible aux multiples aspects de la vie en collectif est un réel défi (micro)politique. Cette (micro)politique du sensible évitera au groupe de ne lire sa réalité qu’à partir et à travers des rôles assignés, des modèles reproduits jusqu’à l’épuisement ou des schémas issus des nombreuses structures autoritaires et hiérarchisées dans lesquelles nous évoluons. Comme le souligne David Vercauteren, on accorde

« peu d’attention, et forcément d’intérêt, aux effets produits par les comportements que nous avons appris à avoir en collectivité (à l’école, dans nos familles, dans nos premières expériences de groupe...) sur nos réunions, sur le ton et dans les mots que nous utilisons, sur nos attitudes corporelles, sur le temps que nous nous donnons, sur l’ambiance qui règne dans nos locaux ou lors de nos actions [6]. »

S’il ne construit pas cette attention et cette disponibilité, le groupe se dépossède d’une partie de ses savoirs et de ses techniques, de ses usages et de ses potentialités, de sa sensibilité et de sa créativité. La raison, nous la connaissons trop bien ; elle est au cœur de la réflexion de l’auteur. Il s’agit de cette vieille habitude que partagent la plupart des groupes militants : la focalisation sur la macropolitique, sur ce qui apparaît le plus explicitement politique, sur ce qui est le plus directement valorisable en termes de pouvoir. Pourtant, au moment où le groupe renforce sa capacité à agir, il peut parallèlement, et fréquemment, affaiblir sa faculté à se construire lui-même. L’ouvrage Micropolitiques des groupes retrace plusieurs expériences où un collectif a entrepris cette « reconquête » de ses propres usages, savoirs et arts de faire, où un collectif a introduit de nouveaux protocoles de fonctionnement afin de (ré)apprendre à « se décoller de ce qui lui « colle à la peau » et [à] devenir sensible aux multiples aspects de la vie du groupe » (p. 176).

 4. Une fabrique écologique

La puissance politique (mais également la puissance créative et intellectuelle) d’un groupe

« dépend en grande partie de la manière dont celui-ci va inventer les dispositifs et artifices qui vont, indissociablement, permettre à ceux qui y participent et au groupe lui-même de convoquer les forces en présence, de les activer et de les développer [7] ».

Nous sommes ici au cœur de cette micropolitique des groupes et de cette écologie des pratiques collectives que David Vercauteren appelle de ses vœux. En introduisant un artifice au sein de son fonctionnement le plus habituel et le plus familier (une règle à respecter, un rôle attribué à quelqu’un, un rituel de prise de parole...), le groupe agit sur son propre mode d’existence ; il tente de le faire bouger de l’intérieur et par l’intérieur, il donne cours à de nouvelles capacités, il libère d’autres potentialités. L’artifice s’immisce dans la situation et la redéploye, la réagence. Mais, comme le souligne l’auteur, nul ne peut savoir à l’avance si l’artifice créé va produire quelque chose d’intéressant (pour le groupe) et de réellement constructif (par rapport à une situation donnée). Il provoque nécessairement une incertitude. Et c’est certainement cette indétermination ou cette incertitude qui sont riches d’enseignement et de potentialités. L’artifice amorce divers processus que le groupe devra questionner, évaluer, apprécier. « L’artifice est une fabrique écologique. Il agit sur le milieu et le fait parler autant qu’il est « agi » et « parlé » par le milieu » (p. 35). C’est à la fois un « analyseur » dans la mesure où il révèle quelque chose du fonctionnement du groupe et un « opérateur » de changement par les réactions qu’il suscite et les déplacements qu’il provoque. Quels effets produit cet artifice auprès des personnes, sur l’ambiance de travail, dans le déroulement de l’activité ? Dès lors qu’un nouveau protocole est choisi ou inventé, toute une série de questions surgissent : qu’est-ce que ce protocole détermine, construit, modifie...? L’auteur insiste sur le fait qu’un artifice ne vaut pas pour lui-même, mais bien pour le mouvement dans lequel il nous introduit et pour l’effort d’expérimentation auquel il nous oblige (p. 36). Il représente avant tout un appui pour le groupe. À aucun moment, il ne doit prendre le groupe en otage au sens où il devrait être respecté et appliqué comme tel, pour lui-même, sur un mode exclusif et impératif, en oubliant ce qui a justifié sa mise en place et en occultant la « qualité » des effets qu’il produit. Il convient de laisser ouvert l’expérimentation et de rester libre et actif au sein de cette fabrique écologique que cristallise l’artifice ou le protocole. Et, comme le souligne l’auteur : « Ça peut rater, ce qui n’est pas grave ; il faut alors réessayer autrement. Et, si cela foire, évitons d’en tirer de grandes conclusions ou de se lamenter [...]. Reprendre plutôt là où l’on s’est arrêté. » (p. 159)

 5. Un savoir nomade et (dé-)ambulant

Cette micropolitique des groupes implique un savoir lui-même mobile et réactif, un savoir nomade et (dé-)ambulant, un savoir qui s’attache aux effets et qui jalonne les processus. C’est un savoir qui, avant tout, prend en compte la créativité d’un groupe et sa capacité à renouveler ses formes. Loin de simplement rendre compte (observer et restituer), il s’efforce de tenir compte de ce qui s’agence et se déploie (accompagner et contribuer). David Vercauteren le formule en ces termes :

« Mon parti pris dans ce rapport entre langage, nomination et problème est de concevoir les mots, les idées non pas comme des formes, des représentations, des images de la réalité (‘qu’est-ce que l’idée est ?’), autrement dit comme de pures abstractions, mais comme des fonctions (‘qu’est-ce que l’idée produit ?’). L’idée agit et elle n’agit pas sans faire agir [8]. »

[1] Note de lecture mise en ligne sur le site http://www.seminaire.iscra.fr/ en août 2007.

[2] Quand nous empruntons à l’auteur une formulation, nous en précisons la page source entre parenthèses.

[3] Vercauteren, David, Micropolitiques des groupes (Pour une écologie des pratiques collectives), HB éditions, 2007, p. 137-138.

[4] Ibid., p. 22.

[5] Ibid., p. 90.

[6] Ibid., p.11.

[7] Ibid., p. 168.

[8] Ibid., p. 214.

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