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 Le « nous parlons »

Première idée : le langage n’est jamais seul, il n’est ni neutre, ni détaché de lui-même, mais il fait partie d’un ensemble de variations continues. On peut à ce titre concevoir la langue sans point fixe. Ni départ ni fin. En ce sens, elle se construit d’un dire allant à un autre dire. C’est un ouï-dire : « Je nais dans la langue », « Je parle à partir de toutes les autres paroles qui m’ont précédée. »

Avant d’être une affaire de communication entre un émetteur et un récepteur, la langue est prise dans des agencements d’énonciations collectives. Ceux-ci sont de différents types : sociaux, culturels, économiques, sémantiques, phonétiques… Et ils vont, par leur infinie variabilité, déterminer et distribuer des rapports finalement plus personnels à la langue. En somme, la langue que nous parlons n’est pas une langue directe, elle est toutes les langues que nous empruntons indirectement à notre univers singulier : « Il y a beaucoup de passions dans une passion et toutes sortes de voix dans une voix, toute une rumeur, une glossolalie [4] : c’est pourquoi tout discours est indirect. [5] » Pour le dire autrement, « celui qui parle reçoit d’abord la parole d’autrui (en commençant par la voix de sa mère) avec toutes ses intonations, ses affirmations émotionnelles. Ma propre expressivité trouve chaque mot déjà habité par l’expressivité de l’autre. […] Parler revient à se frayer un chemin dans le mot même, qui est une multiplicité pleine des voix, des intonations, des désirs des autres. [6] »

Nous sommes donc pris dans des circuits de paroles qui peu ou prou agissent en nous et, en même temps, nous parlons en produisant à notre tour de nouveaux actes langagiers dans nos familles, dans nos relations, dans notre environnement… C’est le premier aspect de cette question. Le second aspect concerne le circuit de cette parole. Il ne s’inscrit pas dans le désert, dans un néant que nous n’avons plus qu’à remplir, mais dans une multiplicité de rapports de forces qui construisent la langue.

Avançons comme seconde idée que le langage, avant d’être un marqueur syntaxique, est d’abord un marqueur de pouvoir. Qu’apprend-t-on en majeure partie à l’école ? À former des phrases correctes. Nul n’est censé ignorer la grammaticalité dominante, sinon il relève d’institutions particulières aménagées pour ses soins. Les enfants dyslexiques, les déviants, les inadaptés ont droit à des cours particuliers, spécialement prévus pour leur sous-système grammatical où, à force de répétitions, on adaptera, au pire on traduira, leur langage dans Le langage : « Les mots ne sont pas des outils mais on donne aux enfants du langage, des plumes et des cahiers, comme on donne des pelles et des pioches aux ouvriers. [7] »

L’histoire de l’école et la construction de la langue française illustrent ce mouvement de façonnage d’un type de langage sur un autre. Il nous faut relire le père de la sociologie française, Émile Durkheim, dans son article « L’Éducation morale », publié en 1902 : « Je me demande si les rapports entre maîtres et élèves ne sont pas, à bien des égards, comparables aux précédents (colonisateurs-colonisés, civilisation « supérieure »-civilisation « inférieure »). Entre eux, en effet, il y a le même écart qu’entre deux populations de cultures inégales. [8] »

Nous sommes en quelque sorte dans un double mouvement. D’un côté, en externe, il s’agit de civiliser les « peuples primitifs » et, de l’autre, en interne, de civiliser les classes laborieuses. Le processus de « colonisation interne » s’inscrit dans le grand chamboulement de la période des Lumières et dans l’enjeu de la construction des États-nations avec ses différentes implications : nouvelle gestion du territoire, formation de corps (militaires, fonctionnaires…) Le langage n’est pas épargné par cette redistribution du pouvoir, qui naît à la suite de la Révolution française.

« Le conflit entre le français de l’intelligentsia révolutionnaire et les idiomes ou patois est un conflit pour le pouvoir symbolique, qui a pour enjeux la formation et la ré-formation des structures mentales. Bref, il ne s’agit pas seulement de communiquer mais de faire reconnaître un nouveau discours d’autorité, avec son nouveau vocabulaire, ses termes d’adresse et de référence, ses métaphores, ses euphémismes et la représentation du monde social qu’ils véhiculent et qui, parce qu’ils sont liés aux intérêts nouveaux de groupes nouveaux, sont indicibles dans des parlers locaux, façonnés par des usages liés aux intérêts spécifiques des groupes paysans, par exemple. [9] »

Le langage n’est donc pas vierge de rapports de forces spécifiques qui traversent aussi bien des tissus géographiques, des logiques de classes, des codes familiaux ou amoureux [10]…

Ces deux aspects, à savoir « les voix qui peuplent ma voix » et « la langue comme rapport de forces », résonnent également dans les collectivités. Le groupe, comme système langagier, se construit, d’une part, de tous ces mots empruntés à la langue d’origine, ce qui, comme nous le verrons plus loin, n’est pas sans effet sur leur culture singulière. D’autre part, tout groupe se trouve pris dans des rapports de forces qui ont pour enjeu de déterminer sa langue majeure. Celle-ci imposera un style et une posture langagière, c’est-à-dire toute une phonétique et toute une syntaxe singulière qui se mettront à circuler dans le groupe, « une manière spécifique de parler ». Des mots seront sélectionnés dans l’univers culturel du collectif et ils fabriqueront autant de ritournelles, de codes… Et une manière d’appréhender et de formuler les problèmes et les propositions se cristallisera peu à peu.

Mais la question est peut-être moins, à ce niveau, de savoir identifier la composition de cette langue dominante que d’inventer les manières dont le groupe va s’y prendre pour la dérégler. Faire balbutier en quelque sorte ces formations de pouvoir, les normes majoritaires syntaxiques, phonétiques… bref les régimes linguistiques de pouvoir qui imposent une hégémonie dans le point de vue du « parler correct » du groupe. La question se situe donc du côté des capacités d’un groupe à faire fuir sa propre langue majeure et à inventer de nouveaux mots capables de l’entraîner dans un devenir bâtard, étranger en somme à sa propre culture langagière.

[4] « …production d’un vocabulaire inventé, constitué par des néologismes et une syntaxe déformée… », in « Petit Larousse illustré », Paris, 1990

[5] G.Deleuze et F.Guattari, « Mille Plateaux, Capitalisme et Schizophrénie », éd.de Minuit, Paris, p.97.

[6] M. Lazzarato, « Les Révolutions capitalistes », éd. « Les empêcheurs de penser en rond », Paris, 2005, p159

[7] Idem, « Mille plateaux », p.96

[8] Voir à ce sujet Francis Imbert : « La Question de l’Ethique dans le Champ éducatif », éd. Matrice, Paris, 1987, et Anne Querrien : « L’Enseignement »,éd. « Recherches », n°23, juin 1976, Paris.

[9] P. Bourdieu « Ce que parler veut dire », éd. Fayard, Paris, 1982, p.31

[10] Du moins c’est une vision de la langue. Pour la linguistique classique, par exemple celle de Noam Chomsky, il n’en est rien. Pour lui, la théorie linguistique a affaire à un locuteur idéal, inséré dans une communauté linguistique homogène, connaissant sa langue parfaitement. En fait, il s’agit d’extraire un certain nombre de composantes de la langue qui rendent possible une étude scientifique. Par la même, il faut exclure du langage tout ce qui viendrait polluer le modèle (social, politique, stylistique,…). Contrairement à une langue qui se penserait comme un système de variations complexes, la linguistique de Chomsky vise à refermer la langue sur ses constantes et sur une homogénéité. La langue en somme devient dans ce modèle un arbre que l’on peut décomposer et hiérarchiser. Il n’est pas étonnant qu’avec ce modèle théorique, Chomsky se désole de faire une science qui ne correspond pas à son idéal libertaire.

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