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 La magie des mots

Ouvrons une nouvelle proposition : contrairement à l’énoncé qui tend à affirmer que « des mots, ce ne sont que des mots », « des mots, c’est du vent », où les mots seraient sans prise ni implication sur la réalité, on préférera s’intéresser ici à tous ces mots qui, sans en avoir l’air, ordonnent la vie. Partir, en somme, d’un autre énoncé : « Le langage n’est pas la vie, (mais) il donne des ordres à la vie ; la vie ne parle pas, elle écoute et attend. [11] »

Le terme « performatif » désigne ce rapport entre les mots et les actes. Il qualifie tout énoncé qui, dans le présent où il est formulé, produit comme effet pour le futur l’effectuation, la concrétude de ce qu’il énonce, de ce qu’il nomme. Le cas le plus visible et le plus limite de l’énoncé performatif est l’acte juridique. Un juge peut déclarer « je vous condamne » et cette parole aura pour effet que la sentence sera immédiatement exécutoire. Il va sans dire que l’énoncé « je vous condamne » « marche » par le fait que celui qui le prononce détient une autorité symbolique et que, autour de lui, un ensemble d’institutions garantissent le pouvoir de cet énoncé : les flics, les prisons, les huissiers… A contrario, un soldat peut toujours dire à son capitaine : « Monsieur, allez laver les latrines », il y a peu de chances dans une situation habituelle que sa parole ait d’autre effet que de l’amener à être considéré comme un dément ou comme quelqu’un qui pose un acte d’insubordination.

Prenons un autre exemple. Différentes associations cohabitent dans une même maison. Vu le développement de chacune d’entre elles, l’endroit commun devient exigu. Il faut faire de la place, quelqu’un doit partir. Lors d’une réunion tendue sur ce sujet, une personne relativement habilitée ou reconnue, membre du principal et du plus ancien groupe occupant le lieu, énonce ceci : « Avec telle assoc’, nous, nous n’avons plus aucun contact ; par contre, avec telle autre, nouvelle, nous partageons un certain nombre de choses intéressantes qui sont appelées à s’étoffer. » Il se fait que concrètement, jusque-là, il n’en est rien. Mais cet énoncé aura pour l’effet de nouer des contacts plus directs entre les deux associations censées avoir « des choses à partager » alors que ce qu’il restait de liens avec l’autre va définitivement s’estomper. Ce qui aura pour deuxième effet que l’association récemment installée dans les lieux se sentira légitimée dans sa volonté de rester et que l’autre ne tardera pas à chercher ailleurs. Mais ce mot d’ordre ou cet énoncé performatif – « nous partageons un certain nombre de choses » – ne fonctionne que par son caractère daté, circonstanciel, lié à un moment précis de la vie de l’association, et par la personnalité ou le statut de celui qui le prononce. Autrement dit, les mots performatifs trouvent leur force dans leur relation avec un corps [12].

[11] Idem, « Mille plateaux », p.96

[12] Un corps est ici une forme quelconque constituée d’une multitude de rapports : une molécule, un individu, un groupe, une société...

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