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Certains mots sont à ce point chargés de significations qu’il est difficile d’en parler. « Pouvoir » fait partie de ces mots. Parmi ses connotations multiples, nous avons le grand P du pouvoir localisé dans les appareils d’État, dans les institutions publiques ou privées, dans certains organes internes des structures associatives (Conseil d’Administration, Coordination, Bureau). « Pouvoir » désigne également une propriété, celle d’une classe sociale qui l’aurait conquis. Il est considéré aussi comme une essence ou un attribut, qui distinguerait ceux qui le possèdent (dominants) de ceux sur lesquels il s’exerce ou qui en seraient privés (dominés)…

Pour certains groupes, et à partir de ces différentes acceptions, une valeur négative est attachée au mot « pouvoir », auquel on oppose des valeurs plus positivement connotées telles que démocratie ou égalité.

Cette première logique se manifeste selon diverses attitudes. L’une relève en quelque sorte d’une position « dure », où l’enjeu du groupe sera de maintenir à tout prix les formes les plus parfaites d’égalité entre ses membres ; toute personne qui dérogera à cette règle se verra accusée d’autoritarisme et priée de revenir dans les rangs. Le regard se portera donc en priorité sur les signes apparents, sur la formalisation, le partage et la répartition des tâches, des activités et des fonctions, et moins, la plupart du temps, sur les processus et les contenus que cela permet de produire. Le critère choisi dans cette dynamique est la moyenne : ceux qui ont « plus de… » doivent se retenir et ceux qui ont « moins de… » doivent « accéder à… » Implicitement, le « faible » sera ici adulé et le « fort » sera châtié afin que toutes et tous convergent vers le même idéal d’une égalité enfin réalisée.

À partir du même point de vue négatif sur le pouvoir, une autre attitude a cours. Elle est plus soft, le moralisme y est moins prégnant. Ici le pouvoir est perçu comme une construction sociale : « Nous vivons dans un monde hiérarchique… » Le pouvoir est donc une résultante du système inégalitaire et, vu que nous sommes nés dedans, c’est un leurre de s’imaginer devenir capables de le supprimer en un coup de baguette magique et encore plus de penser pouvoir fonctionner de manière « idéalement » égalitaire par le fruit de la simple bonne volonté.

Dans une telle conception, le pouvoir garde une connotation négative, toujours opposée à une valeur supérieure d’égalité. Mais l’enjeu est cette fois de modifier petit à petit ce que l’on pourrait appeler les asymétries qui ont cours dans le groupe, dans le but de les faire disparaître à terme. Ce point de vue est traversé par l’idée que l’égalité suppose la réalisation et la fabrication d’une certaine uniformité des positions, des compétences et des capacités. Paradoxalement, le critère passe donc bien également par une moyenne à atteindre ou à produire, mais la posture n’est pas la même : ici s’affirme et se construit une volonté de permettre une appropriation partagée d’un certain nombre de facultés et de compétences reconnues comme importantes et détenues par l’une ou l’autre personne. On ne canalise plus celui ou celle qui les détiennent, on ne les réfrène plus, on les convie à les partager et, ce faisant, on escompte pouvoir marcher ensemble vers l’égalité.

Dans les deux cas, on imagine le pouvoir comme une entité séparée qu’il s’agit de restreindre ou de s’accaparer et on pense qu’une fois cet objectif réalisé, l’unité pourra être consacrée. Cette conception facilite la tâche de la pensée en lui permettant de réduire un phénomène complexe à des attributs (il a un certain nombre de…) ou à une psychologisation, à une personnalisation des fonctions dans un groupe. Nous y reviendrons.

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