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 …relation

Cette approche différente de ce que désigne généralement le mot « pouvoir » fait d’emblée apparaître que, dans le regard que l’on pose sur une pratique collective, nous avons souvent tendance à remplacer « la relation » (le pouvoir comme rapport entre des personnes, donc entre des forces) par « l’identité » (le pouvoir comme attribut incarné, comme étant le fait d’une personne). On dira qu’untel a le pouvoir et, selon le rapport que nous entretenons avec lui, nous allons le juger positivement (« Heureusement qu’il est là ») ou négativement (« C’est un salaud, un despote et un manipulateur. ») et celui qui se trouve contesté répliquera en se plaçant sur le même plan de langage et d’analyse : « Celui qui m’attaque en fait une affaire personnelle, un cas clair de paranoïa et de conflit inter-individuel, une histoire de jalousie ou de frustration… »

Ce procédé a ceci de magique qu’il inverse l’ordre des choses : il nous amène à nous focaliser sur les conséquences d’une situation, à savoir les attributs et les positions dont disposent et jouissent les uns et les autres, et à ignorer les causes, les mécanismes, les différents facteurs, notamment historiques, qui produisent à un moment donné les rapports de pouvoir actuellement en vigueur. Ce faisant, on occulte donc une question importante : comment se créent et se produisent les relations de pouvoir et se distribuent les attributs qui en découlent, qui contribuent à les faire évoluer ou à les figer ? En deux mots, comment ça marche ?

Car si l’on suit Michel Foucault, le pouvoir s’exerce (relation) avant de se posséder (attribut) et il passe par les dominés non moins que par les dominants. Ces deux thèses devraient orienter notre réflexion et nous amener à cette première question : « Comment en sont-ils arrivés là ? Et donc en quoi la situation qu’ils vivent, et les aspects dans lesquels ils se fixent, résultent-ils d’une production collective, où tous les acteurs sont intervenus peu ou prou ? En quoi cette situation fait-elle signe d’un problème de groupe ? »

Souvent, aux moments de tensions, de conflits, où nous nous posons cette question, nous sommes à l’aboutissement (toujours provisoire, toujours mobile) d’un système de relations qui a fonctionné pendant plusieurs années. Un système et une dynamique qui, au fil du temps, ont vu une ou plusieurs forces imposer des rythmes ou des logiques aux autres forces en présence, « conduire des conduites », « aménager des probabilités » [3]. Ces autres forces ne sont pas restées purement passives, elles ont aussi bien accepté, encouragé, voire trouvé leur compte, qu’elles ont résisté, frondé ou fui les modes de relations de pouvoir qui, petit à petit, se sont installés.

Ces rapports se construisent donc à partir d’un système complexe d’obéissances et de commandements, d’actions et de réactions. Ils sont l’effet provisoire et partiel d’un ensemble stratégique « de dispositions, de manœuvres, de tactiques ». Celles-ci ne sont pas attribuables à une personne, à un point central ou à une quelconque entité qui, à elle seule, aurait consciemment organisé le tout : « C’est le socle mouvant des rapports de forces qui induisent sans cesse, par leur inégalité, des états de pouvoir, mais toujours locaux et instables, mobiles. […] Et “le” pouvoir dans ce qu’il a de permanent, de répétitif, d’inerte, d’auto-reproducteur, n’est que l’effet d’ensemble, qui se dessine à partir de toutes ces mobilités, l’enchaînement qui prend appui sur chacune d’elles et cherchent en retour à les fixer. [4] »

[3] Citation in H. Dreyfus- P. Rabinow , « Michel Foucault, un parcours philosophique », éd. Gallimard, Paris, 1984, p.314

[4] Idem, « Histoire de la sexualité 1. La volonté de savoir », p. 123-124

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