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 Un regard

Envisager le pouvoir comme une identité séparée, le considérer sous un biais moral ou psychologique, c’est donc ce que nous proposons de mettre autant que possible de côté. Les dégâts de ces formes de jugement sont trop « classiques » et importants pour laisser se perpétuer cette vision des relations humaines, dont on sait qu’elle conduit souvent aux anathèmes, à l’impuissance ou au lynchage qui ne règle rien.

Considérer le pouvoir comme une relation de forces suppose au contraire que chaque partenaire de cette relation en dispose. Tantôt pour obéir, tantôt pour agir. Et chaque fois dans des circonstances particulières et localisées. Point donc de généralités, mais bien une micro-physique du pouvoir : comment s’exerce-t-il, par où passe-t-il, quelles sont les alliances momentanées, les ruptures, les résistances qui s’opèrent, les leviers que l’on peut mobiliser ? Tels sont, entre autres, les premiers points de méthodes qui peuvent nous servir, aussi bien pour analyser les champs où nous intervenons et pour penser les luttes que nous menons que pour éclairer nos propres pratiques collectives.

Cette position, ce regard sur le pouvoir n’ignore pas les phénomènes de répression, de violence, de bêtise ni toutes ces petites saloperies qui peuvent s’exercer dans les groupes à partir de ceux et celles qui « détiennent » le pouvoir ou de ceux qui les en accusent et mettent en œuvre des putschs ou répandent des rumeurs qu’ils estiment légitimes. Mais ces phénomènes, comme nous dit Nietzsche, ne constituent pas les luttes entre les forces, ils sont simplement la poussière soulevée par le combat. Si des personnes dans un groupe se permettent, par exemple, de donner des baffes, d’humilier un autre ou de le diffamer publiquement ou dans les couloirs, il serait temps que celles qui tiennent à l’existence de ce groupe se posent l’une ou l’autre question sur ce qui rend possibles ces types de fonctionnement. Et pour ceux qui sont moins « attachés » au groupe, il est peut-être temps de fuir cette manière de « faire groupe » ainsi que le mode de rapport de pouvoir qui s’y est installé. Évidemment, on peut toujours dire qu’un tel est un salaud, – « il n’a pas à se comporter de cette manière » – et, d’un certain point de vue, on a raison. Mais la question subsiste : comment se fait-il qu’une telle personne dite « de pouvoir » ou de « contre-pouvoir » (ou un de ses sbires) se permette de tels actes dans le groupe ? Et là l’interrogation devient un peu plus complexe car les ramifications qui ont tissé et produit le groupe, et donc permis l’émergence de ces actes et leur poursuite, sont l’œuvre des différentes composantes en présence : les membres, le contexte socio-historique, l’environnement culturel…

C’est pourquoi il nous paraît souhaitable d’énoncer trois remarques, trois préalables en quelque sorte, à l’intention de celles qui pour elles-mêmes ou pour leur groupe jugeraient préférable de devancer ce genre de crise de pouvoir.

Le premier consiste à suggérer à toute personne qui entre dans un groupe d’être un tant soi peu au clair avec son désir et avec ce qu’elle vient chercher. Si elle croit, par exemple, que dans le groupe qu’elle rejoint règne une harmonie sans tache, qu’une égalité de fait existe entre les membres et que cette idée résonne en plus dans sa tête comme un mot d’ordre, il y a de fortes chances pour qu’un jour ou l’autre, elle soit déçue. Non pas qu’elle serait « tombée » au cœur d’une société commerciale déguisée en association sans but lucratif – mais sa manière de se rapporter au groupe sera telle qu’elle ne se posera aucune question. Dès lors, ce n’est que bien plus tard, après avoir investi du désir, du temps, de l’énergie dans le projet que le vernis s’effritera. Et là, comme par miracle, elle se rendra compte qu’elle n’est pas là où elle croyait être. Déçue, énervée, amère, elle se mettra à injurier ceux ou celles qui lui ont volé son rêve et l’énoncé tombera : « Vous m’avez manipulée. »

Pour ne pas trop s’emmerder donc, respecter cette petite règle d’usage peut être utile : connaître ce que l’on veut au mieux de ce que l’on peut et s’informer « discrètement » [8] pour voir si cela correspond.

Le second préalable s’adresse à un groupe qui « n’a rien vu venir » et qui se retrouve à énoncer son problème comme un conflit de pouvoir. On se retrouve, en définitive, dans une situation où tout le monde se braque sur « la poussière soulevée par les combats » : « Untel a dit ça, et celui-là est une crapule… » La difficulté dans ce genre d’histoires, c’est que la pensée fait place à la guerre. Cela devient tout simplement compliqué de s’extraire par soi-même de la situation épineuse dans lequel le groupe a basculé. Quand on tombe dans ce genre de situation, où la parole n’est plus possible et où le temps passé ensemble n’arrange pas vraiment les choses, autant freiner à bloc la spirale de l’impuissance. Et se dire que, si tel rapport ne nous convient pas et que la lutte que nous allons entamer pour le modifier produira plus d’embrouilles qu’autre chose, il vaut peut-être mieux construire ailleurs avec d’autres dans des relations où cela semble pouvoir mieux se composer.

Enfin, troisième préalable : comme le remarque Foucault [9], dire « qu’il ne peut y avoir de société sans relation de pouvoir ne veut pas dire ni que celles qui sont données sont nécessaires, ni que de toute façon le “Pouvoir” constitue au cœur des sociétés une fatalité incontournable ; mais que l’analyse, l’élaboration, la remise en question des relations de pouvoir, et de “l’agonisme” entre relation de pouvoir et intransivité de la liberté, est une tâche politique incessante. »

>> Pour prolonger sur la complexité des rapports qui se nouent derrière « la poussière soulevée » par les combats, voir Scission et, sur les manières de conjurer certains processus ou cadres susceptibles de la produire, lire Assembler et Décider ; enfin, pour le rapport aux pouvoirs publics, voir Subsides.

[8] « Discrètement » signifie que « tout ne nous est pas dû » quand on débarque dans un groupe, y compris toute information sur tout sujet.

[9] idem, « Deux Essais sur le Pouvoir... », p.316

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