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 À la recherche de l’objet

En mai 2003, dans le cadre de leur évaluation, les cinq personnes les plus actives du Collectif sans Ticket entament une « mise au vert ». Pour lancer leur travail, elles choisissent une situation concrète à explorer : une recherche-action qu’elles avaient menée en 1999-2000 autour et au sein de la SNCB (Société Nationale des Chemins de Fer de Belgique). Elles abordent ce point par un retour sur les textes et autres procès verbaux de réunion de l’époque. Une lecture à voix haute a lieu, entrecoupée d’éclats de rire et de commentaires : « J’ai l’impression qu’à ce moment là, on a un objet clair de travail » et « je délire peut-être, mais l’objet de notre collectif a toujours été relativement ambigu » [3].

La lecture se poursuit, rythmée par des interventions autour de « l’objet » du collectif : « Notre objet de travail, c’était la création d’assemblées communes aux travailleurs et aux usagers. » « Pour moi, pas vraiment : les assemblées constituaient un critère, pas un objet. » « La finalité, dit un autre, c’était plutôt la coopération sociale. » « C’est ambigu, c’est ambigu ! » rajoute un quatrième. Peu après, l’un des cinq précise à nouveau sa position : « En 1999, si on regarde bien, notre objet est la question de la coopération sociale et absolument pas la SNCB. La SNCB et le champ des transports, c’est le lieu où se travaille cet objet. — Oui, moi, c’est comme cela que je l’ai compris. C’était un prétexte. »

Restons-en là pour cette première séance de travail et retrouvons notre groupe trois semaines plus tard. Le point de départ de cette nouvelle réunion repose sur un texte de synthèse des différents axes d’interrogations dégagés lors de la rencontre précédente. Le premier axe concerne à nouveau cette question de l’objet du collectif. Il est formulé comme une tension entre les termes suivants : « Expérimentation/transport : quel était l’objet de notre groupe ? Au départ, n’est-ce pas d’abord de l’expérimentation politique que nous avons voulu effectuer, et ce dans un champ quelconque ? Et n’avons-nous pas été, au fur et à mesure des effets produits dans le champ, supplantés par le champ lui-même ? Autrement dit, le champ des transports, comme moyen et espace de réalisation de notre volonté d’expérimentation, est devenu notre objet principal, dans lequel il nous fallait peser, de manière effective et efficace, peu importe finalement la manière, expérimentale ou non. »

Cette manière de poser le problème va engendrer une série de discussions. Un clivage va s’opérer dans le groupe entre ceux qui seraient (ou auraient été) en faveur de l’« expérimentation » et ceux qui seraient (ou auraient été) plutôt en faveur du « transport ». Le premier pôle en arrive alors à avancer que « ceux qui sont transport » n’expérimentent (plus) rien du tout. Cela se traduit par la question : « Expliquez-nous comment vous expérimentez (encore) ? ». Ceux-ci répliquent qu’ils ne sont pas plus supplantés par le champ que les autres et qu’il serait intéressant de voir en quoi ceux qui disent expérimenter le font (encore).

On sent poindre un abîme : aux effets qu’elle produit, la manière de poser le problème semble largement scabreuse. Chacun en arrive presque à devoir se justifier : est-ce que oui ou non ce que tu fais a quelque chose à voir avec de l’expérimentation ? Et donc, qui expérimente encore vraiment ? Avec, en plus, cet implicite qui rôde autour du « pôle transport » : ceux qui s’en réclament auraient petit à petit confondu la fin avec les moyens.

Un mois plus tard, lors d’une nouvelle « mise au vert », la manière de penser et de nommer le problème va se déplacer radicalement : de l’articulation « expérimentation/transport », on passe à une formulation qui questionne l’histoire à partir d’une tension entre les termes « pratiques collectives/champ investi ». Ce déplacement n’est pas sans effet, il débouche sur un moment de silence, un vide. Ce qui se joue dans ce déplacement peut s’énoncer de la manière suivante : quand la tension s’énonce entre « expérimentation » et « transport », on part d’un point de vue exprimé par un sujet stable, une entité homogène qui existe pour se centrer sur un objet qui lui est extérieur en quelque sorte (en l’occurrence, « l’expérimentation » ou « les transports »). Ce que vient questionner le déplacement, la nouvelle formulation de la tension, c’est justement le sujet même en tant que c’est lui qui devient objet/sujet problématique à explorer. À partir de là, une hypothèse se fait jour : « Si notre objet est de développer une pratique collective dans laquelle chacun se retrouve et si, à un moment donné, le groupe n’est plus l’espace constituant qui nous donne une puissance d’action, cela ne signifie t-il pas l’arrêt d’un processus ? » Voilà vers quoi renvoie maintenant la nouvelle formulation du problème qui traverse le groupe [4].

De plus, ce changement dans la problématique et dans les débats qu’elle ouvre amène le groupe à prendre un angle de vue jusqu’à présent délaissé : quels sont les effets qu’ont enclenchés sur sa dynamique les réactions produites par les acteurs du champ en réponse aux interventions du groupe ? Saisir donc que le rapport « pratiques collectives/champ investi » n’est pas un rapport à sens unique, mais bien une relation écologique qui met en jeu une entité dans son rapport à son milieu.

Pour le dire plus prosaïquement, ce décentrage ou le passage à un autre point de vue a ouvert la question du « qu’est-ce que l’on fout encore ensemble ? » Somme toute, une bête interrogation mais il a fallu pas mal de détours au groupe pour l’aborder et la vivre corporellement.

Laissons de côté cet exemple – nous y reviendrons sporadiquement, – pour nous centrer sur une série de repères conceptuels qui peuvent apporter un début de prise à la construction collective d’un problème, à l’exercice de la « problémation ».

[3] Les phrases reprises sont extraites des transcriptions des séances de réunions ou des comptes-rendus de ce groupe.

[4] Avant de formuler le problème de cette manière nous avons rencontrés à travers une situation appeler « la multiplication de nos champs d’intervention » un signe qui tourne autour de cette même question. Nous l’avions énoncé comme suit : « Plus on tente de préserver, de maintenir, de sauver sa pratique collective, plus elle tend à : s’individualiser (multiplication d’objets) ; se délier (perte du rapport entre les objets) ; se désaccorder (difficulté à s’accorder sur les objets à investir, communément ou au nom du groupe en tout cas) ; perdre sa capacité à intervenir sur le champ investi », in « Bruxelles, novembre 2003 ».

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