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 Repère 2 : s’impliquer-s’expliquer

Pour explorer une situation précise, nous disposons de deux types de relais. L’un renvoie à l’expérience concrète en jeu : de quelles façons s’est-on organisé ? quelles pratiques a-t-on effectuées ? quels discours a-t-on tenu ? à quelle histoire cela renvoie-t-il ? quels types de méthodes avons-nous utilisé ? qui les a mises en œuvre et qui était concerné ?… L’autre type de relais nous renvoie aux différents champs de ressources analytiques et théoriques que nous pouvons parcourir et mobiliser : la sémiologie, la philosophie, l’esthétique, l’histoire, l’économie… ainsi que nos savoirs propres, souvent moins catégorisables et glanés tout au long de nos ­expériences.

Deux mouvements complémentaires mais relativement distincts. Il s’agit dans un premier temps de s’impliquer, d’entrer dans la matière, de farfouiller dans cette expérience, la nôtre, et ensuite d’articuler et de désarticuler ses multiples composantes, en vue de se « dé-prendre », de se dés-axer, par rapport à la façon dont on appréhendait jusqu’alors la situation. S’impliquer donc dans ce bout d’expérience, à la recherche d’un signe, d’un ou plusieurs éléments qui excèdent notre manière habituelle de nous représenter ce que nous vivons. Par exemple, dans l’histoire racontée plus haut, un signe apparaît autour de cette difficulté à nommer l’objet du collectif entre ce qui est déjà connu (« Mais l’objet de notre collectif, c’est la coopération sociale ! ») et ce qui n’est pas encore pensable (« C’est ambigu, c’est ambigu ! »)

La rencontre avec ce signe peut nous envelopper, elle peut nous entraîner vers une tentative d’explication, une volonté de lui donner un début de sens. En cela, le second mouvement cherche à s’expliquer « ce mystère » qui fait irruption dans notre représentation. Le ex de ex-plicare désigne l’acte de « dérouler » et de « déployer » ce qui est im-pliqué, soit : ce qui est « plié dedans, entortillé, emmêlé ». C’est à la croisée de ces chemins que se fabrique le problème, dans l’entrelacement du signe et du sens, dans l’entrecroisement du mouvement d’implication, où un signe fait violence à la situation visitée, et de celui de l’explication, où l’on cherche à la déployer, à en sortir.

Mais rien n’est donné d’avance. On peut s’arrêter au milieu du chemin, pris par une fatigue ou tout simplement par la volonté de brusquer ou d’arrêter une pensée en devenir. Dans le cas évoqué tout à l’heure, on aurait pu imaginer que le groupe arrête son mouvement au moment où il pose le problème, où il tente d’énoncer une tension qui serait à l’œuvre entre « expérimentation » et « transport ». Comme nous l’avons vu, cette manière de réfléchir va non seulement cliver le groupe mais également l’entraîner dans une logique d’argumentation sentant le mode « justificatoire ». Quelles auraient été les solutions face à ce faux problème ? Sans doute des réponses scabreuses, qui, on peut le parier, n’auraient pas tenu la route longtemps. Ou, pour le dire autrement : « On a toujours les solutions qu’on mérite d’après les problèmes que l’on pose. [7] »

[7] F. Zourabichvili, « Deleuze et la philosophie de l’événement »,éd. PUF, Paris, 1994, p.53

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