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 Repère 4 : quels critères ?

Mais qu’est-ce qui nous permet d’apprécier comme correct le problème que l’on pose dans un groupe sur telle ou telle situation ? En soi, pas grand-chose, car problémer ne consiste pas à chercher la vérité de notre histoire ou à dévoiler quelque chose qui aurait agi à notre insu et qui soudain s’éclairerait. Il s’agit plutôt de créer, d’inventer ici et maintenant, les modalités possibles d’une articulation, d’un agencement entre des éléments de notre histoire qui étaient devenus empoisonnants et dont le ré-agencement peut constituer un « remède » pour le présent.

On peut se dire que problémer, cela commence, d’abord et simplement en se laissant guider par une intuition : « c’est par là qu’il faut chercher ! » Et en même temps, c’est sentir qu’une force nouvelle nous affecte, y compris corporellement, qu’un signe nous contraint à imaginer les choses sous un autre jour. Cela semble léger mais ce n’est pas rien : capter l’intuition de ce qui fait tension, sentir les déplacements qui s’opèrent en soi et dans le groupe, les épouser, les prolonger.

Nous disposons également d’une appréhension directe, par l’usage : on peut évaluer la pertinence de notre manière de problémer sur la base des effets que produisent d’une part la nomination même du problème (le langage) et d’autre part les solutions qui en découlent.

D’un côté donc, il s’agit d’estimer si le langage utilisé, les mots qui sont mobilisés en vue de nommer le problème produisent plus d’embrouilles que de joies. Autrement dit, quels types d’affects charrient ou produisent les mots que nous utilisons ? On l’a déjà noté dans l’exemple de tout à l’heure, la première manière dont les membres du collectif posent les termes du problème engendre un type d’interactions qui fleure méchamment le ressentiment. Au vu de cela, on n’ose imaginer non seulement les solutions qui auraient découlé de cette manière d’énoncer le problème mais aussi la façon dont celles-ci, dans la foulée, auraient amené les membres du groupe à se relier entre eux.

D’un autre côté, il nous faut renverser la perspective. La mise en place des solutions peut bousculer les rapports usuels en présence et ouvrir de nouvelles configurations. Un décalage se réalise, une distance s’opère vis-à-vis des habitudes, une nouvelle perception vient nous habiter, et elle a pour effet que l’on n’accepte plus ce que l’on avait accepté jusque-là et que dans le même geste, de nouvelles exigences s’emparent de nous.

Et la ritournelle reprend : de nouveaux projets sont lancés, de nouveaux signes vont heurter nos têtes et nos corps et une nouvelle insistance s’emparera de nous et nous poussera à trouver et à inventer des problèmes.

On le voit, nous n’en aurons jamais fini de tâtonner dans la recherche des problèmes liés à nos situations d’existence, de découvrir des solutions, de les expérimenter, de se laisser déplacer par les signes qui vont surgir sur des chemins nouveaux. Et, à moins d’être fatigués ou déçus par la vie, cela nous semble une manière de résister à l’uniformité régnante.

>> Pour prolonger sur la relation entre problème et solution, lire Décider, et sur ce que cherche à repérer le passage par des situations, lire Événement ; sur le rapport aux idées, voir Théories (effets des).

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