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 Les rapports

Pour construire cette approche, nous empruntons à Spinoza l’idée suivante : un individu ou un groupe [2] est un degré de puissance, une quantité plus ou moins grande de puissance. On fait ce que l’on peut à partir de l’intensité que l’on a.

De cette intensité, nous ignorons à peu près tout. Nous sommes pris dans une multitude de rencontres qui provoquent autant d’affections instantanées. La nature de ces affections nous indique si notre corps compose plus ou moins bien avec ce qu’il a rencontré, et il en résultera une augmentation de notre puissance d’agir ou, au contraire, une diminution de celle-ci : « Si, par exemple, j’ingurgite un poison, ma puissance sera diminuée d’autant, voire détruite. » Spinoza définit cette deuxième sphère comme régime de rapport(s), qui varient suivant que ceux-ci se composent ou non avec mon corps, c’est-à-dire avec mes intensités. On dira alors que le pouvoir d’être affecté se présente comme puissance d’agir en tant qu’il est supposé rempli par des affections actives mais comme puissance de pâtir en tant qu’il est rempli par des ­passions.

En troisième lieu, il nous faut distinguer deux types de passions ou d’affects : les passions joyeuses et les passions tristes. C’est un régime de rencontre partiel, temporaire et local : « Je marche dans la rue et je vois Daniel ; l’image de Daniel me procure de l’affect de joie mais, au même moment, je vois Chantal et là, une tristesse m’envahit. » Dans cette dernière sphère, on ne fait que passer d’une idée, d’un affect, à l’autre. Tantôt avec joie, tantôt avec tristesse. On dira que la puissance d’un corps s’additionne à la nôtre lorsque que l’on rencontre un corps qui nous convient : les passions qui nous affectent sont de joie, notre puissance est donc augmentée. Mais cette joie est encore une passion puisqu’elle a une cause extérieure ; nous restons encore séparés de notre puissance d’agir. Autrement dit, les passions « enveloppent notre impuissance » [3].

Dans cette perspective, nous considérons le groupe comme un degré de puissance agencé dans des rapports (composition-destruction) intensifs qui augmentent ou diminuent sa puissance ainsi que celle des personnes qui le constituent, et dans des rencontres extensives de joie et de tristesse. Mais, de tous ces rapports et rencontres, nous ne recueillons bien souvent que les effets et nous ignorons la plupart du temps leurs origines et leurs causes.

La question dès lors n’est pas ce qu’est un groupe, quels seraient sa substance (ou son essence) et ses fondements, mais bien ce que peut un groupe ? Il s’agit donc pour un groupe de chercher et de tester les rapports avec lesquels me/nous composer et de fuir ceux qui me/nous détruisent.

Du régime de la morale (qui s’intéresse à ce qui est bien ou mal pour tout le monde), on passe à celui de l’éthique [4] (qui s’intéresse à ce qui est bon ou mauvais dans certains types de rapports). De ce point de vue sera dit « bon (ou libre, raisonnable, fort) celui qui s’efforce, autant qu’il est en lui, d’organiser des rencontres, de s’unir à ce qui convient avec sa nature, de composer son rapport avec des rapports composables, et par là d’augmenter sa puissance. Sera dit mauvais (ou esclave, faible) celui qui vit au hasard des rencontres, se contente d’en subir les effets, quitte à gémir et à accuser chaque fois que l’effet subi se montre contraire et lui révèle sa propre impuissance. Car, à force de rencontrer n’importe quoi sous n’importe quels rapports, en croyant qu’on s’en tirera toujours, avec beaucoup de violence ou avec un peu de ruse, comment ne pas faire plus de mauvaises rencontres que de bonnes ? Comment ne pas se détruire soi-même à force de ressentiment, en propageant partout sa propre impuissance et son propre esclavage, sa propre maladie, ses propres indigestions, ses toxines et ses poisons ? On ne sait même plus se rencontrer soi même. [5] »

[2] Que ce soit au niveau d’un individu ou d’un groupe, c’est bien la question de la puissance, des rapports, des rencontres et des compositions qui nous intéresse ici. De ce point de vue, nous ne distinguons pas l’un et l’autre niveau.

[3] G. Deleuze « Spinoza et le problème de l’expression », éd. de Minuit, Paris, 1968, p.218

[4] « L’éthique juge des sentiments, des conduites et des intentions en les rapportant non pas à des valeurs transcendantes mais à des modes d’existence qu’ils supposent ou impliquent » et « Il n’y a pas de bien ni de mal dans la Nature, il n’y a pas d’opposition morale, il y a une différence éthique », idem « Spinoza et le Problème de l’Expression » p.248 et 249

[5] G. Deleuze « Spinoza, philosophie pratique », éd. de Minuit, Paris, 1981, p.35

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