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 Milieu

Nous débarquons toutes dans un groupe avec notre histoire singulière, notre formation, notre appartenance de classe, nos forces et nos faiblesses, nos peurs. Loin d’être les individus citoyens libres, autonomes, rationnels et responsables que l’on aime à vanter dans les discours bien pensants, point de départ obligé de l’action politique, nous sommes bien plutôt le point d’aboutissement d’un ensemble de lignes qui concourent à notre fabrication. Comme le souligne F. Guattari, l’individu est un point de résonance, fruit d’une hétérogenèse entre de multiples composantes de subjectivation [3] liées à la (aux) culture(s), au(x) milieu(x) dans lequel il baigne, aux narrations et aux valorisations propres à ce(s) culture(s). Autrement dit, l’individu est bien plus collectif qu’on ne l’imagine.

Du point de vue du problème qui nous intéresse, deux traits caractérisent le milieu dans lequel nous évoluons. Ces deux traits ont pour spécificité de se renforcer l’un l’autre. Le premier concerne l’être en groupe. Depuis notre plus jeune âge, nous baignons dans des rapports sociaux définis par la ­hiérarchisation. L’idée que nous nous faisons des relations qu’établissent entre eux les gens est que, nécessairement, il faut un point remarquable, un chef, avec des bras droits et une ribambelle plus ou moins sophistiquée de sous-fifres. Sans quoi, ce serait le bordel ! Et qu’à ces points remarquables, il revient naturellement de décider, d’ordonner. Aux autres de se taire et d’obéir.

La seconde caractéristique des milieux dans lesquels nous nous constituons et qui nous intéresse ici consiste à nous faire croire que tout ce que nous faisons et pensons, nous le devons à nous-mêmes, rien qu’à nous-mêmes. Toutes les forces et les faiblesses se voient enchâssées dans une individualité abstraite, mais effective. Si je ne suis pas arrivé à ceci ou à cela, c’est de ma faute, c’est que ma nature est comme ceci ou comme cela. Bref, l’individu moderne ressemble étrangement au chameau nietzschéen, qui ne vit et ne tire sa raison d’être que de se charger encore et encore. Ritournelle plaintive de la culpabilité et de la haine de soi, avec ses corrélats : le ressentiment et la haine de l’autre.

Ces deux traits, dont des auteurs comme Michel Foucault, Anne Querrien [4] et tant d’autres ont montré qu’ils étaient constitutifs des société modernes, sont les poisons propres aux milieux qui nous ont vu naître et que nous trimballons avec nous, que nous le voulions ou non, malgré nos bonnes intentions et nos bonnes volontés égalitaristes. Ils ont pour point commun la haine de la communauté. Comme l’ont souligné Starhawk et Isabelle Stengers, nous ne devons jamais oublier que les sociétés capitalistes se sont constituées sur la destruction des communautés villageoises et ont voué les sorcières au bûcher. Ce faisant, elles nous ont privées des savoirs et des manières de faire qui rendaient possible cette « vie commune ». Et ce geste de destruction, elles n’ont cessé de le répéter et le répètent encore et toujours, quand se tente ou s’expérimente un mode de vie basé sur d’autres histoires, d’autres fabulations, d’autres coordonnées, d’autres relations.

Et il ne faut pas pour autant penser à des interventions spectaculaires des forces répressives pour que les communautés se défassent. Elles se débrouillent souvent elles-mêmes – trop souvent – pour s’entre-déchirer, à coup d’arguments psychologisants du type « c’est de sa faute, il a pris le pouvoir » ou « elle ne fait jamais ce à quoi elle s’était engagée », etc.

[3] Félix Guattari, “ Les trois écologies ”, Ed. Galilée, Paris, 1989, p. 22-24.

[4] Anne Querrien, “ L’école mutuelle. Une pédagogie trop efficace ? ”, Ed. Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 2005.

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