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Peuple, prends la parole et remets-la à sa place. Isaac Joseph

Les mots circulent, sont lâchés, expulsés. On entend « exclusion », « intégration », « discrimination positive », « formation à la citoyenneté », « marginalité », « précarité »… Mais de qui parle-t-on ? On nous répond : d’un public à risques, de jeunes en difficulté ou en décrochage, de parents qui démissionnent. Et qui tient ces discours ? On regarde et on voit : un ministre, un journaliste, un assistant social, un avocat, un sociologue… Mais quels mots utilisent-ils, ceux dont on parle, pour se nommer eux ou pour nommer les situations que tous ces mots évoquent ? Silence dans la salle.

France 2005, émeute des banlieues. Il paraît que certaines des associations qui, de près ou de loin, avaient à voir avec cet événement se sont entre-déchirées. Les motifs de cette discorde ? Les émeutiers brûlent les voitures de leurs voisins et surtout ils n’expriment pas clairement ou correctement leurs revendications. Étrange. On n’arrête pas de parler en leur nom, de les citer et de les étiqueter et, lorsqu’ils s’expriment, on leur demande de se taire ou alors de le faire dans les limites strictes du parler correct, « entendable ». Il y a un autre étrange silence dans cette histoire. On n’entend pas s’exprimer à propos de leur propre langage les associations qui par ailleurs critiquent les émeutiers parce qu’ils ne parlent pas comme elles aimeraient qu’ils parlent. Pourtant le marqueur syntaxique fonctionne à plein régime dans leurs réunions, dans leurs tracts. Ainsi elles n’ont pas échappé, en règle générale, à cette fabrication scolaire du parler juste, à l’obligation de devoir former des phrases correctes, ce qui constitue pour un « individu normal » le préalable à la soumission aux lois. Or c’est depuis cette langue-là, celle de la loi et de la norme, qu’elles s’adressent aux autres, aux « jeunes » notamment. Et les « autres », qu’ont-ils à en dire, de ce parler-là [1] ?

Ainsi, on oublie de penser le langage comme « un champ stratégique où les éléments, les tactiques, les armes ne cessent de passer d’un camp à l’autre, de s’échanger entre adversaires et de se retourner contre ceux-là même qui les utilisent. […] C’est d’abord parce que le discours est une arme de pouvoir, de contrôle, d’assujettissement, de qualification et de disqualification qu’il est l’enjeu d’une lutte fondamentale. [2] »

Prenons la question du silence par le bout, cette fois, de ce qu’il permet d’entrouvrir dans les pratiques collectives. Inspirons-nous, pour commencer, de l’expérience menée dans les années soixante-dix avec des autistes par Fernand Deligny et d’autres dans les Cévennes : « Ici, nous n’y croyons pas à la parole, nous ne nous y fions pas. [Nous nous intéressons à] ceux qui veulent bien se demander sérieusement ce qu’il adviendra de leurs manières d’être une fois qu’ils auront mis la parole au rancart de l’établi. […] Ceux aussi qui ont gardé de leur passage dans les institutions – politiques ou psychiatriques, répressives ou progressistes –, le souvenir que la parole y est bien pour quelque chose, non seulement dans leur fonctionnement manifeste mais aussi dans leur fin inavouable, jusqu’au point où c’est la parole elle-même qui se prend pour fin. Ceux aussi qui ont acquis la certitude que le langage, c’est comme l’atmosphère : on en respire mais ça se pollue ; que toutes les causes communes finissent par s’y enliser et qu’il faudrait peut-être les terminer, ces causettes, et se tirer ailleurs pour voir si par hasard, autre chose ne nous serait pas commun. [3] »

Pourquoi ne pas suivre les paroles de Deligny pour agencer autrement, par exemple, l’habitude qui veut qu’une réunion se passe par la parole ? Se dire que bien souvent nous n’y arrivons pas avec elle, s’imposer peut-être d’autres contraintes, d’autres manières de faire. Faire des réunions silencieuses, où l’on se met à écrire, à tracer des lignes et des dessins, que l’on se transmet ensuite. Ou mixer les deux : s’arrêter pendant une heure et poursuivre la conversation en solitaire ; écrire ou faire tout autre chose de son côté, et ensuite lire ou montrer ce que l’on pense de la situation en cours de travail.

Se permettre aussi d’interrompre cette « jungle de mots, cette exubérance de phrases, cette légifération extravagante, ces enchevêtrements de croyances qui s’entre-nourrissent et s’entre-étouffent » [4] pour questionner quelque peu tous ces mots « boîtes noires » (individu, concret, naturel…) ou « mots d’ordre » (autonomie, démocratie…) qui circulent tranquillement dans nos bouches et assurent une douce consensualité de façade [5].

Prendre en compte également le fait que le silence n’est pas un vide qui attend son plein de langage mais qu’il a en lui-même sa consistance. Par exemple, lors des tours de table, où souvent chacun se sent sommé de dire quelque chose, n’importe quoi plutôt que de demeurer silencieux, l’on pourrait décider d’accueillir le silence comme une forme de prise de parole, laisser exister, lorsque la personne est censée s’exprimer, un moment sans parole en tant que c’est sa manière à elle de parler.

À la suite de cette idée, nous pouvons également fabriquer une contrainte collective qui inviterait à ne pas rebondir sur la parole de quelqu’un sans avoir laissé un moment de silence. Ce moment peut devenir un espace que continue d’habiter la parole qui vient d’être prise, comme un prolongement de la pensée et de questionnement pour soi-même sur la ­pertinence de la réponse que l’on se sent prêt à lui apporter : est-ce que ce que je vais dire a finalement un intérêt quelconque [6] ? Ce ralentissement du rythme des échanges crée aussi un certain climat, où le champ de la parole devient moins un territoire à conquérir qu’un espace à peupler en commun. En se disant qu’il est aussi « agréable de ne pas avoir d’avis, ni d’idée sur tel ou tel point, [que nous] ne souffrons pas (toujours) d’incommunication, mais au contraire de toutes ces forces qui nous obligent à nous exprimer quand nous n’avons pas grand chose à dire. [7] »

>> Pour prolonger sur les fonctions du langage, voir Parler et Scission ; sur les bifurcations où il peut nous entraîner, lire Détours.

[1] "Nique les règles grammaticales, on est pire que des animals", du chanteur hip-hop, Oxmo Puccino in "Premier suicide" ; cd :L’amour est mort, 2001

[2] M.Foucault, “Dits et Ecrits III”, éd. Gallimard, Paris, 1994, p.124.

[3] Revue Recherches n°18, « Cahiers de l’immuable, n°1 voix et voir », éd. Recherches, Paris, 1975, p.46

[4] idem, p.52

[5] En veillant toutefois à ne pas se perdre à vouloir les définir. Il s’agit plutôt de raccorder tel ou tel mot à son contexte (apparition, évolution), aux problèmes auxquels il fait face et de sentir les effets que produit son usage.

[6] Dans son traité sur le bavardage Plutarque insiste sur le fait :qu’ « il faut se garder et ne pas sauter incontinent sur la parole mais examiner les manières du questionneur et son intérêt. S’il semble vraiment vouloir appendre, il faut s’habituer à faire halte, à créer un intervalle entre la question et la réponse pendant lequel l’interrogateur peut ajouter ce qu’il veut et soi-même penser à ce qu’on va répondre, afin de ne pas se ruer sur la question et ainsi l’ensevelir en déversant aussitôt avec abondance et excès de zèle une avalanche de réponses sur ceux qui sont encore en train de poser des questions ». Et ajoute-il, que « si ce que l’on dit n’est ni profitable à celui qui le dit , ni nécessaire à celui qui l’entend, et que c’est dénué de saveur et de charme, pourquoi le dire ? La futilité et la vanité ne sont pas moins dans les paroles que dans les actions. » Et Comme le disait les anciens : l’on regrette souvent d’avoir parlé mais rarement de s’être tu. Plutarque « sur le bavardage », éd. rivage poche, 2006, p.69-79

[7] G. Deleuze, « Pour-parlers », éd. de Minuit, Paris, 1990, p.188

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