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 Transformer

Durant la même période que Starhawk et Kramer, Michel Foucault, dans ses cours donnés au Collège de France, s’étonnait du peu de signification, de profondeur que revêtaient des expressions pourtant très usuelles, tel que « revenir à soi », « se libérer », « être soi-même », « être authentique »… S’interrogeant sur ce mouvement qui se réfère sans cesse à « une éthique de soi, sans jamais lui donner un contenu », il soupçonnait « une impossibilité à constituer aujourd’hui une éthique de soi, alors que c’est peut-être une tâche urgente, politiquement indispensable […] » [5].

Cette difficulté, nous l’avons dit, est la nôtre. Il nous est compliqué de penser une pratique politique qui allie la possible transformation d’une situation (logement, rapport nord-sud…) et la transformation de soi [6] à travers l’activité que l’on réalise. Par exemple, dans le cas d’une pratique collective au niveau de l’agriculture. Un groupe peut acquérir un souci du moindre geste, porter une attention aux rotations, à la fertilisation des cultures pour éviter d’épuiser le sol, au calendrier des plantations et à leurs associations… tout en développant une expérimentation par à-coups, un savoir et une recherche dans ce domaine. Et en même temps être plus ou moins incapable d’exercer ce même souci à propos de sa pratique collective. Impuissant à penser qu’il existe également une écologie du groupe et que celle-ci requiert des techniques et des savoirs singuliers en vue de soigner, nourrir, cultiver le biotope collectif.

M. Foucault nous parle, lui, d’une autre découpe qui n’est sans doute pas sans lien avec ce que nous venons de dire, entre « spiritualité » et « philosophie ». Dans le travail qu’il effectue sur la question du sujet et de la vérité/connaissance dans la culture occidentale, il situe cette découpe dans ce qu’il nomme le « moment cartésien ». Ce moment marque sans doute notre entrée dans « l’âge moderne ». « Je crois que l’âge moderne de l’histoire de la vérité commence à partir du moment où ce qui permet d’accéder au vrai, c’est la connaissance elle-même et elle seule. C’est-à-dire, à partir du moment où, sans qu’on lui demande rien d’autre, sans que son être de sujet ait à être modifié ou altéré pour autant, le philosophe (ou le savant ou simplement celui qui recherche la vérité) est capable de reconnaître, en lui-même et par ses seuls actes de connaissance, la vérité […] » [7]. « Ainsi, je peux être immoral et connaître la vérité. Je crois que c’est là une idée qui, de manière plus ou moins explicite a été rejetée par toutes les cultures antérieures. Avant Descartes, on ne pouvait pas être impur, immoral, et connaître la vérité. Avec Descartes la preuve directe devient suffisante. [8] »

Cette découpe qui a produit un nouveau régime de vérité autour du modèle de la science [9] a petit à petit limité, recouvert et finalement disqualifié sous le registre de la « croyance » cet autre type de rapport aux savoirs qui s’était construit dans la culture gréco-romaine. Ce savoir, que Foucault appelle « spiritualité », postule que la connaissance n’est jamais donnée au sujet de plein droit mais qu’il faut que le sujet se modifie, se transforme, devienne dans une certaine mesure autre que lui-même pour avoir droit à cette connaissance. Et celle-ci ne peut s’acquérir qu’à travers un certain nombre d’exercices, de techniques de soi. « Ce que les Grecs cherchaient dans ces techniques de soi […] c’est qu’il faut se soucier de soi et se soucier de soi, c’est s’équiper pour une série d’événement imprévus, pour lesquels on va pratiquer un certain nombre d’exercices qui les actualisent […]. Et ce sont dans ces exercices, c’est par ce jeu d’exercices que l’on pourra tout au long de sa vie vivre son existence comme une épreuve. [10] »

[5] « herméneutique du sujet » p. 241

[6] Le « soi » peut être aussi bien individuel ou collectif.

[7] idem, p.19

[8] Michel Foucault « dit et écrit, IV », p. 411

[9] Voir à ce sujet I.Stengers « L’invention des sciences modernes ».

[10] idem, p.465

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