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 Savoir et technique de soi

Ce qui nous intéresse dans cette question n’est pas tant de disqualifier à notre tour ce type d’invention moderne que fut la science, ni d’en appeler à un quelconque « retour à ». Mais d’une part de faire sentir que le problème de cette séparation, dans nos pratiques collectives, entre ce qu’il s’agit de penser et de transformer et ce qui n’a pas lieu de devenir n’est peut-être pas sans lien avec ce « moment cartésien ». Et d’autre part, ce « détour » par les Grecs nous offre la possibilité d’approfondir la question d’une attention à soi dans ses rapports aux savoirs et à leurs modalités.

Précisons ce dernier point. Foucault définit le souci de soi autour de trois points : tout d’abord, « une attitude générale, une certaine manière d’envisager les choses, de se tenir dans le monde, de mener des actions, d’avoir des relations avec autrui » ; ensuite, « une forme d’attention, de regard [qui] implique une certaine manière de veiller à ce qu’on pense et à ce qui se passe dans la pensée » ; enfin, le souci de soi désigne un certain nombre d’actions « que l’on exerce de soi sur soi, actions par lesquelles on se prend en charge, par lesquelles on se modifie […] » [11].

Cette manière d’envisager le souci de soi n’est pas imaginée dans l’Antiquité classique comme une « affaire privée » opposée au « domaine public » mais une des conditions de l’effectuation politique. Ce n’est pas non plus une recherche « sur soi » comme on l’entend aujourd’hui, ni la volonté de développer une culture générale. Il s’agit plutôt d’acquérir un certain type de savoir qui peut aider à agir face aux différentes circonstances ou événements que l’on va rencontrer dans la vie. Ce qui est recherché, c’est un savoir des conjonctures allié à une teckne tou biou (art de vivre, technique de soi). Ce savoir n’est pas restrictif, il concerne la nature, la physique, le cosmos, les dieux, la médecine, la philosophie… Ce qui importe, c’est qu’il soit rapporté à soi, qu’il aide à une transformation de soi. Il s’agit donc d’un savoir qui fonctionne sous un mode opératoire. À la différence des Modernes, ce savoir n’est pas donné en droit au sujet, il faut passer par un apprentissage qui a pour but de modifier son ethos. Pour ce faire, il s’agit de s’équiper à travers des paroles, des discours qui importent pour soi et qui sont répétés, mémorisés afin qu’ils deviennent utilisables, à « portée de main » et qui dès lors peuvent être activés à tout moment dans la vie ou lorsque l’on est confronté à un événement. Il s’agit aussi de s’exercer, de s’entraîner à travers des situations que l’on provoque ou rencontre dans la vie et à partir desquelles on éprouve ce que l’on fait. Faire une expérience où l’on cherche à éprouver, à voir ce dont on est capable, à rencontrer ses limites et à apprendre d’elles.

L’objet de toutes ces techniques de soi [12] ou de cet art de vivre, n’est pas d’obéir à une règle mais d’éprouver une forme, c’est-à-dire un style de vie. Ce qui répond, en somme, à une double prescription : « Fais tout de même un petit peu attention aux poisons qui affectent ton corps » et « faire que le langage soit d’accord avec sa conduite : celui qui parle s’engage » [13]. Et à une question : « Quel est le savoir qui va me permettre de vivre comme je dois vivre […] ? [14] »

[11] idem, p.12

[12] Ce techniques comprennent, entre autre, la préparation au rêve, la préparation de la journée et son évaluation pour voir ce que l’on a fait, ce qu’il s’agit de changer, des techniques portant sur la concentration de l’âme pour éviter la dispersion, partir en retraite, ou encore celles liées à la nourriture, à la musique, à l’écriture, à la parole…

[13] idem, p.53 et p. 388

[14] p. 171. Il s’agit d’éviter, comme le suggère Foucault, d’effectuer une projection rétrospective. Le « je dois » de l’époque gréco-romaine renvoie à un questionnement sur les conduites et leurs manières, quand le « je dois » moderne est plus directement lié à la loi, à la forme juridique. « Je dirais que celui qui voudrait faire l’histoire de la subjectivité (…) devrait essayer de retrouver la très longue, très lente transformation d’un dispositifs de subjectivité, défini par la spiritualité du savoir et la pratique de la vérité par le sujet, en cet autre dispositif de subjectivité qui est le nôtre et qui est commandé, je crois, par la question de la connaissance du sujet par lui-même, et de l’obéissance du sujet à la loi. » voir « L’herméneutique du sujet » p. 305 et au niveau de la transformation de cet question lors du christianisme voir, par exemple, p.202.

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