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 « Rencontre culturelle »

La troisième logique de subvention vise à la reconnaissance globale de l’association [2]. Le fait de recevoir un soutien de ce type suppose une contrepartie. Celle-ci passe notamment par l’adoption d’une culture administrative : de l’argent en échange d’une pensée « d’État », voilà le deal. « Il » nous dit « pense comme ceci : par du découpage sériel, par une temporalité séquentielle et par un volume quantifiable de prestations »… Tels sont les traits majeurs de cette « rencontre culturelle ».

Son premier résultat va donc se traduire par l’exigence d’une série de découpages. Il s’agit, par exemple, de rendre visible l’association, ses contours et ses délimitations précises aux yeux du pouvoir subsidiant, de clarifier les porteurs du projet, donc d’effectuer en interne des distinctions entre ses différents acteurs, de donner une identité juridique à l’association et d’en identifier les responsables, de définir le type et l’étendue du rayonnement géographique de l’action, de préciser dans quelle case unique de reconnaissance elle s’inscrit (culturelle, sociale, artistique, pédagogique…) Ce découpage dans ce qui se fait peut se doubler d’une nouvelle découpe dans le groupe, cette fois, via par exemple la création d’emplois [3]. Celle-ci est souvent posée comme condition de l’obtention d’une reconnaissance et donc d’un subside récurrent qui couvrira partiellement le coût du salaire, à côté d’une aide au financement des frais généraux de fonctionnement et, dans une moindre mesure, d’un soutien financier subsidiaire à l’organisation d’activités collectives et publiques.

C’est ce type de torsions qui opèrent dans la situation suivante. Un ensemble de groupes tissent entre eux des liens divers qui les amènent à échanger des savoirs-faire, du matériel… Ces rapports coopératifs plutôt informels et gratuits amènent les membres des différents groupes à voyager d’un projet à l’autre. Une des entités du réseau entre dans une démarche de reconnaissance par les pouvoirs publics. Les questions évoquées ci-dessus lui sont renvoyées. Cela opère chez elle divers effets : elle en arrive à se nommer comme étant l’actrice centrale, le pivot, d’un réseau de services, dont elle assurerait la dynamisation ; les acteurs du réseau sont identifiés comme « publics-cibles » ; à terme, toutes les actions produites par les différentes entités deviennent officiellement le résultat du travail pédagogique mené par le groupe porteur subventionné. Celui-ci, actif au préalable au même titre que les autres, a dorénavant à justifier son emploi du temps par rapport à des critères qui avant n’avaient pas cours et qui le différencient désormais des autres par rapport auxquels il doit faire valoir son apport singulier, « professionnel ». Tout le réseau originel s’en trouve modifié ; des rapports nouveaux s’imposent ; un centre s’institue dans une toile qui n’en avait pas et qui tirait peut-être de cette structure particulière sa puissance d’action. La boucle est bouclée : sans s’immiscer le moins du monde dans les contenus du travail du réseau, ni même du groupe qui demande à bénéficier de « l’aide publique », simplement par les conditions structurelles qu’il formule, l’État impose sa force qui consiste d’une part, verticalement, à hiérarchiser les singularités, à les aligner et à les homogénéiser (via le groupe porteur) et, d’autre part, horizontalement, à couper dans la toile des relations, à les séparer les unes des autres (via, entre autres, la notion de publics-cibles).

Cette rencontre entre deux cultures implique également des rapports très différents au temps. Celui de l’administration est un temps programmatique et séquentiel, qui force à une définition anticipative de l’action sur une durée de plusieurs années, en découpant sous forme distincte chacune des activités et chacune des phases du travail, qui auparavant étaient vécues comme un ensemble et comme un mouvement qui s’auto-régénère, qui est capable de rebondir, de bifurquer à partir de ce qui se passe, des désirs que cela fait naître.

Ce temps linéaire est aussi un temps quantitatif. Pour conserver les subsides, il s’agit de faire valoir un volume d’activités où la santé d’un projet s’évalue à l’aune de ses capacités accumulatrices : plus tu produis des « CRACs » [4], plus tu pourras consommer du subside.

Découpage en série, temps quantifiable et séquentiel, volume de prestations… Tels sont les premiers effets directs de cette rencontre. Il nous faudrait ajouter le temps de l’inertie ou comment une culture en arrive à chloroformer ce qu’elle touche. Le lien n’est pas forcément direct, mais le rapport qui se noue entre « l’État », c’est-à-dire une entité qui se vit comme immortelle, qui se déplace très lentement, qui est rétive aux transformations et privilégie l’inertie comme mode de gestion, et une association qui s’organise bon an mal an dans la précarité, sans vision d’éternité, avec un maximum de mobilité, ce lien ne saurait rester vierge de conséquences. Deux ans, dix ans après cette rencontre, dans quel état sont les locaux administratifs ainsi que les personnes qui s’y trouvent ? À quoi ressemblent la plupart des réunions ?

Cette culture rendra d’autant plus malades les associations qui s’engageront dans cette voie si, dans le même geste, elles en arrivent à désirer « l’État ». Autrement dit, si le groupe ou une de ses parties arrête de penser sa réalité, de créer pour lui-même des mots et des actes, d’entretenir et d’alimenter sa culture singulière. Il se peut bien que, n’ayant plus la volonté de construire quelque chose, il se mette à désirer la sauvegarde de sa structure et le maintien de l’argent que lui octroient les subsides. En somme, propager l’inertie, devenir une « branche morte » [5], se laisser gagner par le processus « d’étatisation continue » [6].

[2] C’est à partir d’elle que les opposants à une entrée dans des pratiques de subvention trouvent un véritable vivier d’exemples utiles à la défense de leur cause. Et d’un certain point de vue, ils n’ont pas tort. La capture étatique ou, pour le dire plus prosaïquement, le mécanisme par lequel une association, qui hier encore “ gueulait contre le pouvoir ”, se fait “ acheter ” par ce dit “ pouvoir ”, est relativement vieux. Mais cette affirmation a beau être juste, elle n’apporte pas grand chose à la compréhension pratique des phénomènes. De plus, de manière trop rapide, elle généralise une idée et l’applique à l’ensemble des pratiques et elle tarit anticipativement la création et le mouvement d’une collectivité par rapport à la multiplicité de ses devenirs possibles.

[3] Ce qui en soit ne manquera de charrier son paquet de difficultés : qui va choisir la ou les personnes engagées ? le seront-elles parmi les proches du projet, aux risques de mettre ceux-ci en concurrence, ou selon des critères parfois inédits pour le groupe : compétences techniques, parcours professionnel, valeur en terme de hauteur de subsidiation,… ? quelles nouvelles relations, avec quels effets, la professionnalisation va-t-elle produire par rapport au réseau de ceux qui restent bénévolement impliqués ? Quels changements cela va engendrer dans l’exercice de la fonction officielle d’administrateur ?

[4] Former des « Citoyens Responsables Actifs et Critiques » : c’est ainsi que les textes officiels de reconnaissance en Education permanente (Communauté Française de Belgique) définissent les objectifs à atteindre sur les “ publics cibles ” de l’action.

[5] Allusion au discours tenu par le Ministre de la Culture de la Communauté française de Belgique lors de la réforme du décret sur l’Education permanente en 2004, qui déclarait : « A l’occasion de cette réforme, nous devrons avoir le courage de couper les branches mortes. » Lire à ce propos : “ Des Tambours sur l’Oreille d’un Sourd”, les cahiers de la ré-éducation permanente. Auto-édition Bigoudi, 2006.

[6] Selon M. Foucault (« Dits et Ecrits III, Gallimard, Paris, 1994, p.135), « …il n’existe pas à proprement parler une localisation du pouvoir dans un appareil d’Etat, où chaque institution (école, hôpital,…) ne serait que le relais de ce pouvoir central. Il s’agit plutôt de comprendre la forme Etat comme agrégation progressive d’un certain nombre de rapports de pouvoir. Et cette opération « d’étatisation continue » par exemple, de la justice, de l’enseignement ou des associations privées (du type entreprises ou syndicats) est très variable selon les cas. Pour le dire autrement, l’existence même de l’Etat suppose des rapports de pouvoir mais il n’en n’est pas la source. Il fixe, il actualise momentanément un régime de pouvoir. »

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